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La Célébration des noces du réel et de l’absolu

 

 

 

L’essence de la poésie, c’est son parfum ; et j’allai oser ajouter, son parfum de la vie. De telle sorte que, singulièrement, son essence est existentielle.

 

« Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil.

 

Comme nous sommes ici loin du « tohu-bohu » du Bateau ivre ! Quel est donc le secret de cette sérénité retrouvée qui se laisse, idyllique, chanter ?

 

Pareillement, chez Jaccottet, dont les débuts furent tonitruants, on découvre ce passage vers l’apaisement, tout au moins vers sa recherche… Que signifie cette rupture de ban avec la révolte la plus folle, pour revenir, non plus en arrière d’un monde, semble-t-il, englouti, dont il ne resterait plus qu’à remuer furieusement les ruines, mais à « l’avant-garde » du réel ? Cette singularité de la poésie ne serait-elle pas la poésie elle-même ? Et la réalité, son plus beau thème d’amour ? Seulement, combien de poètes ont-ils accepté d’emprunter cette voie, loin du lyrisme tapageur ou de l’idéalisme romantique ? D’Agitato à la sensible Lumière d’hiver, il y a un monde…

 

Ce que dut certainement regretter son compatriote l’ogre vaudois, le vampire de Ropraz, l’excavateur du dernier crâne de Sade :

 

« J’ouvre ces Trois poèmes aux démons où s’exprime, jaillissant, torturé, hagard, son jeune génie. Cris, protestations, appels, une véhémence sombre, un romantisme hanté, qui tord le chant… » (Jacques Chessex, in 24 Heures, Lausanne, 2-3/08/1975).

 

À qui le poète, le vrai, cette fois, répondit catégoriquement par une fin de non recevoir :

 

« Il est peut-être moins grandiose et plus difficile de s’essayer à une poésie modeste, patiente, presque invisible, et gardant son mystère jusque dans la convention, que de crier des blasphèmes sur les toits. » (Jaccottet, in Pour l’art, mars-avril 1949).

 

Au fil des années, la critique demeure unanime, et nous pouvons la citer sans crainte d’erreur, pour saluer le « nouveau » poète, celui qui sut distinguer la beauté en son effacement même et refouler les effets tapageurs d’une poésie aussi fictive qu’agressive esthétiquement parlant.

 

« Le poète s’interroge ici sur l’au-delà, la vocation de l’homme et l’élan poétique, sa mystique même, au hasard de ses promenades-rencontres avec la nature et des visions d’extrême beauté, mais aussi d’extrême fugacité qu’elle lui prodigue. Beauté aussi frémissante qu’insaisissable, car « intermédiaire tellement proche et tellement lointaine, comme si elle n’avait pas seulement un corps », qui lui suggère la présence « d’autre chose », par essence indicible, et que les mots trop « faciles » ne peuvent que poursuivre. […] Se disant « incapable d’aucune prière », l’auteur – qui aime « surprendre le sommeil des près », « la course bruissante des nuages » et les arbres que le printemps a soudain « couvert d’ailes » se méfie cependant des « images » et des « fleurs légères comme des paroles » dont il ne sait finalement si « elles mentent, égarent, ou guident ». […] Des pages admirables, où le « rien, presque rien… », « quelque chose, à peine quelque chose… », ont dimension d’éternité ! » (Chantal Gayet-Demaizière, À travers un verger de Philippe Jaccottet, in Études, juillet-août 1985).

 

« Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil.

 

« La confiance qu’il éveille en son lecteur, sans doute Philippe Jaccottet la doit-il à la règle qu’il s’impose à lui-même ; et qui l’oblige à se porter caution de chaque mot qu’il écrit : il fait bonne garde contre l’outrance, la solennité, la grandiloquence ; il se défie des trop brillantes images […]. Nous discernons, en chaque mot, la faveur presque inespérée dont il procède, mais aussi l’assentiment (parfois tremblant) qui en assure la validité et qui l’autorise à s’inscrire sur la page. » (Jean Starobinski, préface aux Poésies de 1946-1967 de Philippe Jaccottet).

 

Adieu, ou plutôt au Diable ! Oublions ces Trois poèmes aux… auxquels, par un exorcisme aussi efficace que salvateur, nous proposons une substitution par l’Ode aux trois règnes d’Henri Pichette. Renvoyant à leur base infernale les démons à la simple évocation de la singularité imprescriptible du règne de chaque être réel, nous chanterons la vie :

 

« C’est la beauté simple exposée

Par la bonté simple reçue,

Le pré fin perlé de rosée,

La virginale fleur conçue.

(Henri Pichette, Ode aux trois règnes)

 

Et nous touchons ici au mystère d’une poésie qui ne cesse de fasciner nos esprits occidentaux depuis sa découverte : j’ai nommé l’insaisissable haïku.

 

« Né il y a trois siècles au Japon, le haïku est la forme poétique la plus courte au monde. Art de l’ellipse et de la suggestion, poème de l’instant révélé, il cherche à éveiller en nous une conscience de la vie comme miracle » (NRF Gallimard, Haïku : anthologie de poèmes courts japonais).

 

« Le paradis c’est d’être là », comme le déclare si simplement le poète Christian Bobin, ce qui pourrait également tenir lieu de définition du poème court japonais. Ainsi le lieu du poème, le lieu de son exercice, s’est-il exporté, à moins qu’il ne soit immanent à l’aperception de la saisie humaine du réel en sa foudroyante intuition. Quelles que soient sa destination et la déclinaison de ses diverses escales, le haïku semble universel. Kérouac, au fil de ses errances, s’y frottera, s’y risquera, à la sauce américaine :

 

« Mais San Francisco est la poésie d’une nouvelle Démence Sainte […] tout en ayant aussi cette discipline mentale caractérisée par le haïkaï (Basho, Buson), à savoir, la discipline de désigner les choses directement, purement, concrètement, pas d’abstractions ou d’explications, bom bom la vraie de vraie chanson de l’homme. » (Jack Kérouac, The origins of joy in poetry, trad. Philippe Mikriammos).

Je ne résiste pas au plaisir de vous donner à entendre un remix occidental du traditionnel poème court nippon signé Kérouac, pot de ketchup en mains :

 

« Coup de pied raté

sur la porte du frigo

Quand même fermé

 

« Midi,

les portes du garage

Poussent sur le cadenas

 

« Dans mon armoire à pharmacie

la mouche d’hiver

est morte de vieillesse »

 

« La chaise d’été

se balance seule

Dans la tempête de neige

 

« La pluie a empli

le bain de l’oiseau

Encore, presque

 

« Se secouant contre

le mur, les fleurs

Éternuent »

(Jack Kérouac, Book of Haiku, trad. P. Mikriammos)

 

Ici, pardonnez-moi la digression, les fleurs qui éternuent de Kérouac me font penser aux myosotis animés de Bobin :

 

« Si nous savions regarder le réel de chacun de nos jours, nous tomberions à genoux devant tant de grâce. Dans un fossé du parc de la Verrerie, quelques myosotis triomphent des ténèbres par l’innocence du bleu de leur enfantine soumission aux ordres contradictoires du vent. Ces petites fleurs ne semblent flotter sur aucune tige, comme un ciel second égaré parmi nous. » (Christian Bobin, Prisonnier au berceau).

 

Outre la beauté émanant d’une telle expérience poétique, il y a aussi là encore à explorer une source ontologique ignorée par les savants, mais, au quotidien, vécue par les humbles gens dans leur rapport naturel aux choses :

 

« Un jeune disciple demande à un vieux moine : « Qu’est-ce que le Bouddha ? » Et le maître de répondre : « Le Bouddha est un navet de deux livres au marché de Chaozhou. » La leçon à retenir est celle-ci : accrochez-vous à la réalité. Si vous pouviez absolument saisir ne fût-ce qu’un fragment de réalité, si modeste soit-il, dans son irréductibilité concrète et singulière, vous prendriez enfin appui sur le solide terrain du vrai. Accrochez-vous donc à la réalité – tout comme Robinson Crusoé qui, pour sauver sa vie s’accroche aux choses qu’il a pu récupérer du naufrage : « Deux fusils, une hache, trois sabres, une scie, trois fromages de Hollande… » (Simon Leys, G.K. Chesterton, Le poète qui dansait avec une centaine de jambes).

 

Simon Leys, sinologue, marin, grand recenseur de naufrages, de leurs causes et de leurs suites tragiques ou de leurs dénouements heureux, s’interroge sur le fond des poèmes, non pas celui des bibliothèques les plus riches en livres poétiques, mais sur celui de la poésie même, ancré dans la réalité, propre à ressusciter chez l’homme les ressources nécessaires à sa survie…

 

« Mais qu’est-ce que la poésie ? Il ne s’agit pas seulement d’une forme littéraire usant de vers, de rythmes et de rimes […]. Non, la poésie est quelque chose de beaucoup plus fondamental. La poésie est une saisie du réel. La poésie dresse un inventaire de l’univers visible ; elle donne leur nom à toutes les créatures ; elle nomme ce qui est. » (S. Leys, Ibid.)

 

Tel Adam, qui, au paradis terrestre, reçut la tâche d’inventorier, d’identifier, nommément, les créatures devant lui déployées :

 

« L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. » (Genèse, 2.19, trad. Bible Segond).

 

D’Adam à Robinson Crusoé, c’est la même poésie du réel sur les plages de la solitude de l’homme premier en son Eden redéployé :

 

« Ainsi, pour Chesterton, l’un des plus grands poèmes jamais écrits se trouve dans Robinson Crusoé : cette liste de toutes les choses que Robinson réussit à sauver du naufrage de son navire. » (S. Leys, Ibid.)

 

« Il ne pourrait y avoir de naufrage plus heureux ; ni d’Adam plus chéri de son Dieu obscur et aimant. Le navire fait naufrage près de l’île ; Robinson construit un radeau, qu’il charge des choses abandonnées sur l’épave. Avec quel plaisir dans l’énumération, quelle pédanterie comptable et mercantile Defoe nomme, l’un après l’autre, les objets retrouvés ! Voici du pain, du riz, trois formes de fromages de Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, des bouteilles de cordial, des vêtements, des outils de charpentier ; deux fusils de chasse, deux pistolets, un sac de balles, deux vieux sabres, des caisses et des barils de poudre ; et puis des clous, un gros vérin, une douzaine de hachettes, une pierre à aiguiser, deux ou trois poutrelles, d’autres barils de poudre, sept mousquets, un hamac, des couvertures, des matelas ; et puis encore du pain, trois mesures de rhum, une boîte de sucre, un baril de fleur de farine, une amarre, un câble de remorquage, des mâts, des rasoirs, des couteaux, des fourchettes ; et même la Bible, des plumes et de l’encre, des cartes, des boussoles, des instruments mathématiques, des cadrans solaires, des cartes géographiques et des livres de navigation. Beaucoup de lecteurs ont ri en parcourant ces pages ; beaucoup, et parmi eux Jules Verne, les ont imitées ; les enfants les ont aimées sans réserves, enthousiasmés par cette exubérante pédanterie enfantine. L’île solitaire semble devenue un emporium : l’un de ces nombreux entrepôts que Hollandais et Anglais ouvraient le long des routes de la mer. Dieu nous apparaît comme un marchand ; et Robinson, comme un bourgeois économe, qui accumule des marchandises dans sa grotte. […]

Ainsi pourvu, Robinson pourrait, pour quelque temps du moins, vivre de ses rentes. Mais rien n’est plus éloigné des plans de Defoe et de Dieu. À peine Robinson a-t-il [île ?] touché terre qu’il commence à travailler. Il y met une inlassable ténacité, une merveilleuse intelligence pratique, capable de résoudre n’importe quel problème, n’importe quelle difficulté, comme l’avait fait Ulysse des milliers d’années auparavant. Le travail est sa thérapie et sa religion : il guérit de la solitude, soigne l’âme, éloigne la mélancolie, triomphe de la douleur, mesure le temps, abolit le souvenir. À son arrivée sur l’île, Robinson ne savait presque rien faire ; il apprend tous les métiers de l’histoire humaine. Il se fait menuisier et fabrique une chaise, une table et des étagères. Agriculteur, et cultive l’orge, le seigle et un plant de vigne. Berger, et domestique des chèvres sauvages, des chattes, un perroquet. Céramiste, et le voici admirant avec des transports de joie ses poêlons capables de résister au feu. Il est aussi fabricant d’ombrelles, tailleur, cuisinier, pâtissier, constructeur de barques. » (Pietro Citati, Le Mal absolu, trad. Brigitte Pérol).

 

Ce qui me fait aussitôt revenir à la mémoire la magnifique ode aux métiers d’Henri Pichette :

 

« Je dirai le meunier, le forain, le tourneur,

Le mitron, le clown blanc, l’échevelé glaneur,

La foi du charbonnier au grand jour témoignée,

L’horticulteur fleuri, la coiffeuse orpeignée,

La trame de la vie aux doigts du tissutier,

Le ruban bleu de lune à l’avant du routier,

Le peintre qui respire au balcon de ses toiles,

L’infini matelot, le pilote aux étoiles,

Celui qui fait la pluie avec un arrosoir

Et l’autre le foyer reprendre à l’attisoir,

Le tombelier dos rond sous les averses drues,

Le salubre éboueur, le balayeur des rues,

Le cordonnier qui tient l’usure des chemins,

Le bateleur habile à marcher sur les mains,

L’ongle en deuil du typo qui désigne la faute,

L’éclusier qui caresse un rêve d’argonaute,

L’humble boulanger qui des pauvres fait la part,

Le vieux curé pour qui ce n’est jamais trop tard,

L’éleveur d’alevins sur l’eau d’un lac de combe,

Le calme jardinier qui met la terre en tombe,

L’empailleur d’animaux qui les veut l’air vivants,

Le vitrier au cri de cristal à tous vents,

L’apiculteur masqué s’escrimant aux abeilles,

La cueilleuse de cerises pendants d’oreilles,

Le fermier en haut lieu sur le foin engrangé,

La bonne qui babille au poupon frais langé,

La nourrice un sein nu pour la bouchette pure,

La sevreuse d’agneaux qui sévit d’un murmure,

Le mouvement du gars talochant le goudron,

Le fer qui se métamorphose au forgeron,

La dentellière agile et l’exacte appliqueuse,

La mignonneuse en point de France, et la piqueuse,

Cloutier, crinier, cordier, brossier, parcheminier,

Pareur de daim, chamoineur qui juge au manier,

Tous manuels ! armoiseuse paisible et belle

Comme son nom, et vous, trayeuse à l’escabelle,

Le laitier du matin au seuil de la cité,

Le fruitier qui commerce avec maturité :

« Mouille-bouche ! sucrins ! reines-claudes ! calvilles !

Le petit ramoneur, alpiniste des villes !

La repasseuse à la pattemouille, le franc

Teinturier qui garance et use de safran,

L’épicière qui fleure bon les aromates,

Le poissonnier vantant les ouïes écarlates,

L’équarrisseur dans l’abattoir rouge de sang

Des bêtes, la laveuse à mains roses rinçant,

La marchande des quatre-saisons qui rallie

La cliente hésitante au cri de « Ma jolie,

Pas chers mes pois gourmands ! pour rien mes mange-tout ! »

L’éventaire du fromager : claquebitou,

Roquefort, livarot, joyeux joyau de brie !

Le caviste pur de toute frelaterie,

Le grand saucier qui flatte les sucs par le sel,

La crêpière étalant d’un seul coup de rozell

La pâte en rond parfait sur la tuile fumante,

La fleuriste dont les gestes sont d’une amante

Pour bien fraîches garder les filles du terreau,

Le volailler dodu qui porte le sarrau,

La brunette qui vend du miel blanc de lavande,

La crémière qui d’un beurret vous affriande,

Le rôtisseur de hâtelettes de rognons,

Le cordon-bleu qui couronne aux petits oignons,

Le charcutier qui rend gloire plein ses vitrines

Aux vol-au-vent coiffés, hures et galantines [...]

 

On voudrait tout citer dans cette Ode à chacun, longue et sublime litanie des saints ouvriers du quotidien. Allez, quitte à défier les limites du droit de citation, remettons le couvert éclatant de la fraîche gaîté de la ronde des métiers de ses hommes et femmes appliqués à leur destin :

 

« Le bon pasteur donnant fourrage de pastel,

Le coupeur de roseaux avecque son coutel,

Le brunisseur qui polit les ors à l’agate,

L’émailleur à la lampe à la mince alicate,

La nuit blanche du chambrelan sous l’abat-jour,

La brodeuse au crochet, la brodeuse au tambour,

La poigne du carrier qui tient la barre à mine,

Le toucher du fourreur amoureux de l’hermine,

Le sellier-bourrelier muni du gant royal,

Le bouilleur qui se verse un distillat loyal,

Le propre de la fleur qui s’ouvre au botaniste,

Le bois parfait qui parle au cœur de l’ébéniste.

Je dis le maître d’œuvre un tant soit peu sorcier,

Le raviveur de primitifs, l’artificier

Qui tire à boulets d’or sur les mélancolies

Jusqu’au bouquet final éclatant d’astralies !

Et dans les rougeoiements d’un feu de chalumeau

Le scaphandrier flou, lunaire au fond de l’eau.

Ah ! mille noms encor montent à la mémoire… »

 

Faudra-t-il se résigner à ne pas honorer tous les autres métiers, des plus rudes aux plus prestigieux ? Fi de la censure ! Reprenons, et avec Pichette disons :

 

« Le coquet rubanier, le reluisant laqueur,

Le joaillier qui monte en diamants l’agrafe,

L’ambidextérité de la dactylographe

Et la première main comme fée ouvrageant

Le tas d’or en chiffon pour le doreur d’argent,

L’ornemaniste expert en stucages étranges,

Le tireur de bouvet et le pousseur de ranges

Et à chaud le braseur et à froid le fraiseur,

Le formeur, le riveur et le métalliseur,

Le millième employé de la manufacture,

Le mécano dessous un ventre de voiture,

Le maréchal-ferrant qui chausse le cheval,

Le haleur de chaland sur le lé du canal,

Le cantonnier poudreux qui sablonne ou gravelle,

Le lent terrassier lourd qui pioche et qui pelle,

Le vannier qui soupèse un moïse d’osier,

Le tuilier, roi dont le cousin est l’ardoisier,

Le chauffeur de taxi qui se rit du dédale,

Le docker au côté du navire à l’escale,

Le grésier, le gypsier, le tourbier, le marneur,

Et, dans la peau de la planète, le mineur.

[…]

Le vidangeur puant et l’égoutier gluant…

La peine qui s’imprime en creux dans la frimousse

Du groom, du mâchurat, du ferrotier, du mousse,

Du galopin, du galibot, du galifard,

Du grésis, du grouillot, du petit clerc blafard,

De la maigre fillette en souillon de cuisine,

Du monnier de vingt ans tout chenu de farine,

Du goujat des chantiers, du commis lève-tôt,

Du brêmard qui se hâte à vélo, du courtaud

De boutique… Je dis les cœurs tapant leurs cages ;

Tous les harnachements et tous les cahotages ;

Quiconque a cru cent fois mourir dans ses souliers ;

Les marcheux, les hercheurs, les schlitteurs, les rouliers,

Les gravetiers, les saccatiers, les porteballes,

Les conducteurs de si gémissants triqueballes,

Les trimbaleurs de seaux, de bidons, de baquets,

Les frotteurs et ponceurs et cireurs de parquets,

Les pas matineux qui rentrent aux usines,

Les métallos – frittiers ! puddleurs ! – hommes-machines

Pilonnant, dérochant, bocardant, calcinant,

Liquadant, matriçant, estampant, laminant,

Ouvriers à la pièce, ouvriers à la veine,

Ouvriers à la presse, ouvriers à la chaîne

[…]

Alors le repêcheur sur la plage en galets

Et le majestueux déployeur de filets

Et le terre-neuvas qui par bon vent démarre

Et le rameur qui souque et le gardien de phare,

Ermite salutaire aux hommes de timon…

Le paysan côtier allant au goémon

– Il passe au pied de la falaise qui s’émie…

Le cafetier dans la ville encore engourdie,

L’éveil de l’imagier, le cuivré dinandier,

Tout fabricant d’outils comme le taillandier,

[…]

L’herboriste héritier du docte simpliciste,

Le géochronologue et le jeune archiviste,

Le large déblayeur qui boute au bulldozer,

Le microchirurgien qui résout au laser,

Le meneur de ciseaux, le régleur en balances,

Le musicien qui note même les silences,

Le copiste de fugue aux contrepoints fleuris,

Le calligraphe et l’ablueur de manuscrits,

Le puits d’érudition qui n’est rien sans les larmes,

L’innocent divaguant, déchaux comme les carmes,

Le professeur de chant qui vous donne le la,

Le soliste, rossignol des nuits de gala,

Le lampiste, le signaleur, le sans-filiste,

L’image du cadreur, l’écho du radariste

Et l’ombre en amiante à l’orle du volcan,

Ô logiciel ! ô programmeur à son écran !

Le cinémagicien ! le télévisionnaire !

Le penseur éclairé par le cœur luminaire…

Clarté, clarté sur les esprits du physicien !

Ô le sénénologue ! et le galacticien…

L’astronaute qui s’élucide dans les nues,

L’algébriste qui dégage les inconnues,

L’homme à Dieu qui se fie en un plein abandon

Et les hommes d’épée aux marches du pardon,

Ô descendants des bâtisseurs de cathédrales !

[…]

Ô librairie en fleur ! Ô monde romancier !

Ô grand Livre imprimé par le divin Pressier ! »

 

Rien n’est plus beau… Mesure, séquence, ordre et application, rhapsodies des gestes, réalisations des pensées, économie des mouvements et déclinaison des fonctions, toute l’activité humaine résumée en son ampleur étourdissante d’art, de volupté et d’efficacité…

 

Et nous retrouvons ces mêmes fiançailles avec la réalité chez Robinson, qui, bien que livré à lui-même, se livre à l’activité humaine pour ne pas perdre le nord, même sur une île non cartographiée :

 

« À mesure que le temps passe, l’île devient un lieu de vie civilisée. Robinson ne désire plus Londres et l’Europe, car toute l’Europe est là, avec ses travaux, ses mesures, son temps, son ordre. Au cours de ses vingt-huit années d’exil, pendant lesquelles il a été éleveur, cultivateur, artisan, marin, il reproduit toutes les étapes de la civilisation européenne, depuis que les épées flamboyantes des Chérubins ont chassé Adam du Paradis terrestre. Il n’éprouve aucun désir de transformer l’histoire humaine, pour inventer une autre histoire ; Defoe non plus n’en a pas envie, pas plus que Dieu, qui est responsable de l’Histoire. Tout ce que [cet] homme a fait est bon, comme dit le Dieu de la Genèse, passant en revue les six jours de la création. La vie et les aventures de Robinson Crusoé sont consacrées à l’île, un lieu typique de l’utopie. Et pourtant, personne n’a jamais écrit ouvrage moins utopique que celui-ci, qui vante avec une sobre éloquence les vertus de ce qui existe sur terre. » (Pietro Citati, Ibid.).

 

Il n’y pas loin de croire que l’utopie est la source maléfique de toutes les souffrances collectives tandis que la patiente litanie des choses réelles et quotidiennes à accomplir induit une richesse humaine inestimable, dont seuls les plus grands parmi les hommes, les poètes – qu’ils se sachent ou non tels –, savent jouir.

 

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve. » (Christian Bobin, La présence pure).

 

Léon Chestov, dans Le pouvoir des clefs, se pose aussi la question de savoir où réside pour l’homme le véritable refuge :

 

« [Est-il] dans la faculté que possède l’homme de renoncer au monde réel et de se confiner dans le monde des idées, dans le monde idéal, l’unique monde où il est inexpugnable ? On peut m’enlever mon père, ma mère, mes enfants, mes biens, ma patrie même, mais qui peut m’enlever le domaine des idées ? […] Dans les temps modernes, tout le monde se précipita vers l’idéalisme – il ne faut jamais l’oublier –, uniquement pour cette raison que les idées sont indestructibles, même les idées les plus simples. Il est facile de tuer un lapin vivant ou une bête à bon Dieu. »

 

Ce que Bobin appelle la vérité sanguine des âmes :

 

« Sous ma chambre, il y avait une cave. Mon père y descendait quelquefois pour tuer et dépecer un lapin acheté au marché. La mort venait à l’animal par un seul coup sur la nuque. Puis mon père incisait la fourrure et en une seconde la retournait comme un gant dont je découvrais sidéré l’envers de soie rouge, brillant sous la lumière de l’ampoule au centre de la voûte : le gris de la fourrure était devenu rubis. »

 

« Mais, renchérit Chestov, qui donc peut tuer « le lapin en général » ou bien une idée géométrique ? L’idéalisme est le seul refuge de ceux qui ont perdu tout espoir de sauver les êtres vivants. Mais est-ce bien une solution ? »

 

Sauver l’être par l’idée, est-ce la solution ? Mallarmé y a consacré tout son art, et l’Idée a embaumé d’immortalité le poète, telle une momie, ou plus radicalement, telle l’inscription sur le sarcophage d’une momie.

 

« [Mallarmé] a réalisé, dès ici-bas, le tat tvamasi des hindous ; il n’est plus qu’une manifestation sensible de l’Idée. Pas même : une émanation ; et nullement « sensible ». Lors même que le besoin poétique qui l’habite éveille en lui une espèce de nostalgie du sensible, et ne serait-ce que de l’expression idéelle du sensible, et veut revenir sur terre, peu de choses concrètes se pressent sous sa main : un éventail, un bibelot, une draperie, une pipe, un chapeau de paille ; pas même : l’idée d’un éventail, d’un bibelot, d’une draperie, d’une pipe. » (Benjamin Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre).

 

« Aboli bibelot d’inanité sonore », nous assène Mallarmé, démuni, nous assignant au silence, à « son » silence de camelote… Seul demeure de l’objet défait le son qui se perd dans l’éther, son déjà mort cependant, dont le vers reproduit et prolonge indéfiniment le tintement éteint… Quelle vacuité ! Alors que le poète cherchait par là à arracher notre univers à l’empire de la mort, « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change », il ensevelit les existences singulières et les objets réels sous le poids sépulcral des définitions. Éternisé en tant qu’abstraction, Mallarmé lui-même tient aujourd’hui lieu de définition du poème plus qu’il ne fut poète, individuellement parlant.

 

« Débarrassé de lui-même, [tel] il apparaîtra aux yeux de la postérité ; c’est le pays de l’identité, le pur royaume de la définition. Mais cet homme plongé, vivant, dans la « joie » de l’éternité, pas une seule fois ne peut passer sur le pont du chemin de fer qui longe sa maison, sans éprouver l’envie de se jeter sur les rails. » (B. Fondane, Ibid.).

 

Mallarmé habitait rue de Rome à l’aplomb de la gare Saint-Lazare…

 

« Dans sa jeunesse, durant tout un temps, Chesterton vécut dans la crainte de se trouver pris au piège de son propre esprit, bouillonnant d’une incontrôlable activité – et pendant toute une période, il tituba littéralement au bord de la folie. Dans cet état ce fut finalement la poésie qui le sauva et lui permit de conserver la raison, car le don du poète (qui est aussi le don de l’enfant) consiste en la capacité de rester relié au monde extérieur, de contempler les choses avec une attention intense et totale, et de tomber en extase devant le spectacle du réel. Et le poète et l’enfant ont reçu en partage la grâce de ce que Chesterton appelait « le minimum mystique » – à savoir, la conscience de ce que les choses sont, point à la ligne. » (S. Leys, Ibid.)

 

Rempart contre la folie chez Leys, enceinte du chant existentiel chez Heidegger, « La poésie est notre lien vital avec le monde extérieur – la ligne de sécurité dont dépend notre survie même. » (S. Leys, Ibid.)

 

« Or, Chant est existence dit le troisième sonnet de la première partie des Sonnets à Orphée [de Rilke]. Existence est employée ici dans le sens traditionnel de présence ; il est employé dans le sens d’« être ». Chanter, dire expressément l’existence mondiale, dire à partir de la salvation de l’entière et pure perception, et ne dire que cela, signifie : appartenir à l’enceinte de l’étant lui-même. Cette enceinte est, en tant que séjour de la langue, l’être lui-même. Chanter le chant signifie : être présent dans le présent lui-même – exister. » (Martin Heidegger, Pourquoi des poètes ?).

 

« Chanter le chant signifie : être présent dans le présent lui-même – exister. »

 

Haïku, pour le coup ! mais en jargon philosophique germanique…

 

Dès lors, balançons aux orties toutes nos béquilles idéologiques ou métaphysiques et laissons-nous aller à faire un mariage d’amour insoupçonné, à célébrer les noces du réel et de l’absolu.

 

 

© Hypallage Editions – 2016

 

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