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OUVERTES À

LETTRES

L’étymologie, c’est mon dada !

Lettre ouverte à Jérôme Garcin

 

 

 

Ô cavalier masqué et empanaché !

 

Adolescente, j’ai monté au Haras de Jardy. J’avais obtenu le « galop 2 » lorsque la lecture de La chute de cheval mit fin à une carrière équestre prometteuse. J’avoue : l’évocation de la mort de votre père emporté à tombeau ouvert par un cheval à abattre me fit froid dans le dos et m’empêche depuis de remonter sur celui d’un canasson. Loin d’encourager les jeunes gens à l’équitation, votre hymne chevalin désarçonne ! J’avais pourtant bien aimé l’évocation des odeurs d’écurie, des petits matins enlevés au trop, des faire-part envoyés par ce Caligula de Bartabas pour annoncer la mort de son compagnon de galop arrière, etc. Mais La chute était trop raide, et fut trop rude !

 

Avec le recul, je me dis que j’ai échappé à temps à cette manière de zoophilie qui voit les jeunes filles s’amouracher de leurs canassons et qui, à force d’éprouver dans l’entrejambe des sensations stimulantes, finissent par devenir rétives à l’amour au contact des garçons, moins véloces que les étalons précédemment pratiqués… Ah, bon ! vous ne vous étiez jamais demandé pourquoi tant de jeunes filles en fleur faisaient de l’équitation ? Oh, ingénus parents de torves écuyères, il serait à propos de vous émouvoir de leurs émois équins… Qui a parlé, honnêtement, de l’initiation sexuelle par le cheval ? Pas vous, en tout cas, ô cavalier Garcin.

 

Mais nous reviendrons au paddock plus tard… Je voulais vous entretenir de votre dernier livre, Le Voyant, maintenant.

 

C’est le sujet en or ! Vous tenez là, sous la plume, un sujet inédit en France, d’un gabarit hors contestation, politiquement ultra-correct, du genre édifiants flonflons héroïques en la personne d’un jeune lycéen aveugle résistant déporté à Buchenwald et qui ne se plaignit jamais, à croire que la « nuit et le brouillard » ne pouvaient le faire souffrir…

 

Étrange personnage, en effet, que ce Jacques Lusseyran ! C’est le type même d’une prédestination inexplicable. Et, du reste, votre livre ne nous explique pas grand-chose, non plus. Vos lumières diffuses, peu pénétrantes de biographe de surface, éclairent mal le mystère par vos soins à notre déduction soumis. Voilà un livre qui nous impose de faire le boulot de divulgation à la place de l’écrivain enquêteur. Je me retrouve mise en demeure d’avancer ici les révélations nécessaires au discernement. Comme les auteurs face à leurs sujets deviennent ces temps-ci paresseux !

 

Commençons par dire que The Blind Hero of the French Resistance, honoré après-guerre aux States, fut boudé en France. Qui se cache derrière un si paradoxal accueil ?

 

Et la lumière fut, son livre éponyme en quelque sorte, semble appeler à la clarté… Cependant, rien n’est clair dans cette affaire, comme nous allons le « voir ».

 

Le nom même du héros prête à diverses interprétations. Spontanément, trop fier d’exhiber de vieux restes de latin, cher Jérôme, vous déclarez qu’il porte, lux ou lumen, et vous ne savez pas trop lequel des deux termes élire, le gage d’une prodigieuse lumière. Dans « Lusseyran », nous devons donc lire « lumière ». Soit. Loin de moi de contester l’incontestable origine qui, tout de même chez un futur aveugle, est un clin d’œil du destin d’une cocasserie douteuse. Mais, rappelons-le, le héros ne se plaignit jamais de son infirmité. Sur la paroi de ses orbites aux yeux morts, il projettera en néo-platonicien expert toutes les images régénérées à la source incorruptible des Idées.

 

Vous insistez aussi sur cette méchante farce de la destinée qui lui fit passer ses vacances d’enfance à « Juvardeil, […] que, devenu adulte, Lusseyran aimait prononcer en appuyant sur l’« œil » final et dont il voulait qu’il empruntât au latin juvare oculis, autrement dit « le plaisir des yeux » (in Le Voyant, p. 27). Mais d’où tenez-vous que juvare se traduit par « plaisir » ? Voluptas, gaudium, delectatio, ou à la rigueur le bas latin placire, si vous le voulez, mais pas juvare. Depuis quand traduit-on un verbe par un substantif, et inversement ? Bon, restons-en là. Estimez-vous heureux que je ne sois qu’agrégée de Lettres modernes… Vous me permettrez ainsi d’oser l’approximative traduction suivante de « Juvardeil », en partant À rebours du mot : il vécut-là « le deuil difficile de sa jeunesse » ! Quoi ? Si, si, je peux, pour parvenir à mes fins, mélanger du français, de l’anglais et du latin. Je tire « Juv- » de juvenis. Vous n’êtes guère plus honnête ni plus précis. Toutefois, j’en viens à une conclusion inverse de la vôtre, et dans cette histoire de nom ténèbres et lumière se côtoient dangereusement, et pour tout dire, fatalement.

 

Car en revenant au nom du héros lui-même, Lusseyran (toujours), que ne découvrons-nous pas ? En commençant par la fin, en lisant à la mode arabe, que loin d’inviter à la vraie lumière, les syllabes trahissent le parti gnostique que le nom recèle. Je traduis ran du japonais, dans laquelle langue il désigne le « tumulte » et la « révolte » ; je garde ensuite votre lux pour évoquer la lumière ; et j’obtiens une inquiétante « révolte de la lumière » ; autant dire l’hideuse métamorphose d’un Ange de lumière en pleine chute vertigineuse démoniaque !

 

Lucifer n’était-il pas le « Porteur de lumière » qui s’est abîmé ? Votre aveuglant voyant est né sur un terreau suspect, dont ses parents, théosophes et rosicruciens patentés, fertilisèrent le sol de leurs dévotions équivoques à Rudolf Steiner. Ce dernier fonda deux revues, ayant pour titres respectifs, Gnôsis et Lucifer ! La destinée ne s’éclaire plus tout à fait du même côté, non ?

 

Plus tard, votre héros, si perspicace dites-vous face aux nazis, se livrera corps et âme entre les mains d’un gourou infréquentable, s’enfilant sur la tête un Saint-Bonnet de nuit ! Quelle lucidité ! Ce fut aussi celle de Katherine Mansfield avec Gurdjieff, qui la tua…

 

Quel héros donc la France « bouddha » -t-elle ? Un disciple servile d’un agent de surface du « Lama au gants verts » ! Au pays de Descartes, nous avons l’esprit déductif et un flair imparable. Je suis du limier cartésien à expertises loufoques le parangon parfait. Désolée pour votre héros, malgré tous ses mérites, il n’est pas solvable…

 

Et si pour nous détendre, nous changer les idées, et cesser de nous chamailler, nous allions faire une promenade à cheval ? J’avais acheté quelques semaines avant La chute de cheval une magnifique paire de bottes Souleiado, demeurée depuis lors inemployée. J’ai pris des fesses et un peu de ventre mais je pense pouvoir rentrer dans mes anciens jodhpurs. M’accorderiez-vous l’élégance de me cornaquer pour reprendre confiance en selle ?

 

Ceci n’est pas une proposition indécente, mais du chantage : ce sera, au choix, une leçon d’équitation ou un coup de sabre !

 

Votre élève cavalière,

 

Alexandra Lampol-Tissot

 

PS : Lisez plutôt le Sans yeux et sans mains de Lebreton pour découvrir une belle figure héroïque méconnue de la Seconde Guerre mondiale en la personne de Jacques Beauge, pour qui le combat ne cessa pas le 8 mai 45, mais se prolongea, moralement et physiquement, dans la lutte pour la défense des droits des ouvriers. Handicap pour handicap, un militant chrétien de gauche ne vaut-il pas autant à être connu qu’un théosophe obtus et tourné en dedans de lui-même ?

 

 

© Hypallage Editions – 2015

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