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OUVERTES À

LETTRES

Poésie souveraine

Lettre ouverte à Michel Houellebecq

 

 

Cher Michel,

 

Ce n’est pas la première fois que je vous écris ; je l’avais fait par courriel à la sortie des Particules élémentaires, qui m’avaient enthousiasmé. Peut-être retrouverez-vous dans vos archives numériques un dsaurel@osiatis.com à vous jadis destiné ? Vous ne m’aviez pas alors répondu, peut-être embarrassé par la teneur du message, qui, les éloges faits et les lauriers tressés, vous proposait d’écrire un roman dans lequel le personnage principal se convertirait au christianisme. À la lecture de votre dernier opus, je me rends compte de l’avance que j’avais prise tandis que votre labeur inconscient d’écrivain faisait son chemin. J’avais repéré cette faille en vous béante qui appelle la transcendance…

 

Quel devin fus-je ! C’est bien peu à côté de l’écrivain prophète que vous êtes, cependant. Votre prose a gouverné le psychisme collectif de notre époque, et c’est pourquoi vous avez rang de génie parmi nous. Non seulement vous dominez stylistiquement la littérature française, mais, surtout, vous avez rencontré nos contemporains dans leurs détresses quotidiennes ; et ce sont ces contemporains qui vous ont reconnu et élu, comme malgré eux, pour leur alter ego maladif. Vous avez ramassé le siècle avec ses turpitudes et son angoisse de la décadence et servi ce plat indigeste à vos congénères, à la fois excédés et ébahis, subjugués et écœurés. J’analyse ainsi, à partir de cette base instable et redoutable, la schizophrénie de la critique à votre égard.

 

Génie encore que celui qui, frêle individu livré en pâture au monstre médiatique, a su, triomphalement, le dominer, le dompter et en faire un partenaire contrarié, mais consentant pour la promotion de ses livres et de leurs contenus dissolvants. Il est remarquable de voir, que dis-je, admirable de constater que vous êtes parvenu à circonvenir les bien-pensants, alors que, tel Baudelaire, sous couvert de provocations pornographiques, vous leur faisiez la morale. Ah, le sexe leur aura fait perdre la tête. En définitive, il en fallait bien peu pour les déstabiliser…

 

Longtemps un ami, qui est aujourd’hui un des animateurs d’Hypallage Éditions, me soutenait que le sexe demeurait chez vous une obsession débilitante. Contre son avis, j’estimais, pour ma part, que vous maîtrisiez le sujet et qu’il était pour l’écrivain un cheval de Troie. Je sentais à chaque pas dans vos romans le moraliste pointer le bout du nez. C’était un plan de bataille, un plan de carrière, en tout point remarquable. Et permettez-moi de vous citer pour le coup : « Ç’aurait été une erreur d’accorder trop d’importance aux « débauches » et aux « noces » complaisamment évoquées […], il y avait surtout là un tic naturaliste, un cliché d’époque, lié aussi à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive à un plan de carrière » (Soumission). Désormais, vous n’avez plus besoin d’avancer masqué : votre succès est incontestable et votre statut définitivement établi. Vous resterez dans la grande littérature du XXIe siècle, assurément, au catalogue de laquelle, soit dit entre nous, vous n’avez pas beaucoup de concurrents. Dieu merci, le temps répare les injustices et fait disparaître à la trappe (du néant et non de Ligugé) tous les auteurs fallacieux qui réquisitionnèrent les plus beaux papiers et les plus prestigieuses couvertures. Ainsi n’est-ce pas La Pléiade qui sauvera Jean d’O de l’oubli. Ah ! ces histoires d’O… quel ennui ! Et ce n’est pas, non plus, la non-publication dans La Pléiade de J.-K. Huysmans qui ralentira la carrière multiséculaire de ce styliste absolu.

 

Bref, pour résumer, vous êtes le plus grand écrivain du siècle ! Et quoiqu’en disent vos détracteurs, vous êtes et demeurez incontournable. Vous êtes cet aérolithe sublime autour duquel on fait bloc (identitaire ou non) ou sur lequel on achoppe (de bière ou d’ale). Un petit calembour est toujours le bienvenu pour détendre l’atmosphère et donner plus de saveur à l’éloge (maçonnique ou non).

 

Votre dernier roman, Soumission, n’échappe pas à la règle que vous nous imposez. Il va remuer jusqu’aux viscères les lecteurs, victimes trop consentantes pour ne pas être violentées, qui réclament par tous les pores de leur inconscient que Michel Houellebecq joue avec leurs peurs et leurs refoulements politiquement incorrects. Et c’est à vous, bien sûr, que l’on réclame cet exorcisme, vous, le seul autorisé à dire ce que les consciences taisent consciencieusement par ailleurs. Car, non seulement vous êtes génial, mais en plus vous avez le courage du génie. Le résultat est que Soumission est un maître livre, un chef-d’œuvre qui, avant même sa sortie, tenait son public à sa merci. La date, devenue historique, de son lancement, en devient même emblématique. Plus que cela encore, la fiction dépasse la réalité, se la réapproprie, la subvertit, à moins qu’elle n’ait créé l’événement, carrément ! Mais peu importe la chronologie, dont les prophètes se moquent éperdument. Le temps des conséquences n’est plus leur temps, l’annonce passée. Et pour cause… car le véritable enjeu du livre touche à l’éternité, à l’éternité de l’âme par le travers de la question de la conversion.

 

Dieu sera-t-il au rendez-vous ? L’avez-vous rencontré ? À l’instar de l’incomparable écrivain Joris Karl Huysmans, avez-vous entrevu le mystère de Sa grâce ? N’est-ce pas là l’enjeu suprême, non ? M’est avis que vous ne parviendrez pas au Verbe par le roman, trop fictionnel, artificiel, fonctionnel, narratif, narcissique et laborieux. C’est par un autre genre que vous « entrerez en religion ». C’est par la Poésie que vous triompherez, non plus financièrement ou socialement, mais spirituellement. Revenez à vos amours premières, Michel !

 

Vous devez vous rappeler avoir confessé que le roman fut un subterfuge (encore un) pour enfin pouvoir un jour publier vos poésies. Abandonnez cette voie de la distraction romanesque, qui, de plus, vous a coûté tant d’efforts, de sueur et d’incompréhensions avec force procès. Laissez le roman aux parvenus, aux petits Rastignac des Lettres et sublimez-vous en vers (et contre tous).

 

Or c’est ici que j’interviens : avec Hypallage Éditions, nous vous offrons l’espace illimité pour publier et diffuser votre poésie, qu’elle soit farfelue, transcendante ou terre-à-terre. Nous vous publions ! Non, rectification, nous ne publierons que le Poète, le seul qui puisse à la fois vous rendre à votre respiration naturelle et ouvrir votre souffle à l’Inspiration divine. Et les formes fixes nous ravissent. Lisez si vous voulez vous en convaincre nos rubriques en ligne sur les vertus incomparables du Poème.

 

Michel, vous êtes Poète, vous l’avez toujours été. Délestez-vous du poids des questions politiques et de leurs conséquences oiseuses. Shakespeare l’a dit : « L’histoire humaine, c’est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » (Macbeth). Oubliez l’Union méditerranéenne des époux Zyzhicks, comme les appelle Maxence Caron. Cette union n’est qu’une vieille lune synarchique ! La Poésie chante plus haut, car elle est le Réel du genre humain. C’est le Poète qui fait et défait les destins et connaît les secrets de Dieu dans les plus petites choses, qui, imperceptiblement, domine la course des empires et des astres, et qui, en définitive, règne sur le Cosmos ! Michel, ne vous soumettez plus au roman tapageur, dominez par le chant versifié ! Soyez Poète pour toujours et à jamais.

 

Puis-je, pour terminer, et en attendant votre accord poétique, vous suggérer des lectures parmi les auteurs que publient Hypallage éditions ? Des poètes d’abord, à l’évidence : goûtez à Lorghi du poète belge Jacques Luc. C’est réjouissant, et certains poèmes SF en alexandrins sont d’une beauté cosmique sidérante. Allez aussi butiner le recueil Effervescence insurrectionnelle de Miss Ming, incroyable par sa puissance ingénue dévastatrice. Faites confiance à Miss Ming pour vous déloger du convenu, elle qui, tout comme vous, a tourné sous la houlette délirante du tandem Kervern / Delépine. Enfin, permettez-moi de vous recommander la lecture du magistral roman « libertarien » d’Erwan Séry, Coupable ? Tous ces conseils sont avisés, car ils prennent en compte votre formidable personnalité.

 

Dans l’attente fervente de lire vos réactions et de connaître votre décision, veuillez, cher Michel, agréer l’expression dithyrambique de mon admiration indéfectible.

 

Damien Saurel

(Pdt d’Hypallage Ed.)

 

 

© Hypallage Editions – 2015

 

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