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Publications :

Narrations, Éditions TriArtis, 2014.

– Publication dans la revue littéraire Europe de deux textes tirés de mon recueil Télescopage / En repoussant le point final (numéro de janvier/février 2016).

 

 

Je_

Je suis le petit fils d’un homme et d’une femme qui ont sauvé une femme juive des camps de la mort. Leurs restes vont être jetés à la fosse commune en 2026, à la fin de la concession de leur tombe, au cimetière de Clamart.

 

Je suis quelqu’un qui fond d’émotion en entendant les premières mesures de Marche avec nous, Marie ou de Nous te saluons, ô toi Notre-Dame. Non, nous ne sommes pas des petites souris de laboratoire, Dieu nous aime.

 

Je suis un photographe qui pleure en apprenant que Libération va publier pour la première fois l’une de ses photos de rugby.

 

Je suis Jacques Nicot qui me fait un café pour la dernière fois de sa vie.

 

Je suis un rideau qui vibre dans le soleil, à la fenêtre de Merlines.

 

Je suis la rage de voir notre langue mutilée par les gens du Pouvoir.

 

Je suis le sol qui vibre sous l’arche de mes c., alors que défile la fanfare de Saint-Nicolas dans les rues d’Igny.

 

Je suis une bibliothèque d’impuissance.

 

Je suis un père qui appelle ses fils à la fenêtre, à la veille du chantier de rénovation de l’école Queneau, à Évry : « Regardez cette réussite d’architecture, cet accord inespéré entre la réalisation de deux architectes. Tout cela va être détruit à partir de demain. N’oubliez jamais cette vision ! »

 

Je suis quelqu’un qui reste suspendu au silence de la fin d’un grand concert, avant la horde des applaudissements.

 

Je suis un petit garçon couché dans une caisse de confettis, une nuit de bal du 14 Juillet, au pied d’un baffle qui diffuse Les Lavandières du Portugal, interprété par la fanfare des Beaux-Arts (la fanfare Léon Malaquais).

 

Je suis quelqu’un qui aimerait vivre et créer, lorsque, sur la route, un abruti vient me coller derrière, ne me laissant aucune chance de salut, en cas d’imprévu.

 

Je suis quelqu’un d’idiot, mais qui sait voir et qui se souvient de ne pas avoir eu de sol.

 

 

Écrire_

« Je suis d’être écrivant. » Cette formulation lapidaire, que j’ai jetée un jour dans un texte que j’étais en train d’écrire, sans la comprendre sur le moment, comme souvent pour ce qui est essentiel, me semble constituer la réponse, la réponse inespérée, salvatrice, à l’énigme posée par le Sphinx hypallagien. « Nous fournir un texte sur votre écriture, rédigé par vous-même de préférence », m’était-il en effet demandé.

 

Oui, je suis d’être écrivant. J’ai failli mourir. Alors, qu’importe la nuit et les heures gâchées de sommeil, il faut que je dise, encore et encore, par ce moyen d’expression, de communication, de réalisation, que j’ai fini par accepter comme mien, comme le mien (dans la pénombre, au début, je n’y attachais pas plus d’importance que cela, croyant en posséder d’autres – mais j’étais seul, seulement moi, dans mon être, de tout mon être, en écrivant, dans l’action d’écrire), que je dise que je ne sais pas, mais que je fais advenir, soumis librement à une impérieuse nécessité d’être. Si je ne le fais pas, personne ne le fera à ma place ! C’est un bien grand mystère que celui d’écrire et d’exister. On entend parler en nous. Il faut se taire, enfin museler sa volonté, pour discerner des voix qu’il faut bien qualifier d’intérieures, malgré tout. Mais où se trouvent nos limites ? Quelle peau nous entoure pour nous soustraire à l’Autre ?

 

« Je suis les mots que ma mère n’a jamais écrits » (Paris au ciel et au bord de la mer). Tout est dit. Que rajouter de plus ? Il faut se taire, il faut écouter. La syntaxe, c’est comme la morale, cela ne s’apprend pas, cela se reçoit, c’est le fruit de quelque chose d’autre, d’antérieur. Comme j’aimerais reprendre mes cours de latin ! Sans le général de Gaulle, pas de Dutronc ! Pas de Polnareff !

 

Je vérifie mes assertions par l’écoute de la musique, ou par la contemplation de l’Architecture (Anet !). Nous n’avons pas toujours été idiots, en France. Notre langue, notre premier trésor, notre trésor premier ! Je ne sais pas écrire, j’apprends chaque jour, en ouvrant mon Bescherelle ou mon dictionnaire pour vérifier tel ou tel mot. C’est une relation, amoureuse, pas un « acquis définitif », sanctionné par un diplôme.

 

Libre à chacun d’essayer, d’écrire. Les nombreuses lectures publiques que je réalise, de mes propres textes ou de ceux « des autres », n’incitent personne à lire, malheureusement. Mais tout plumailler qui gratte le soir des notes dans son lit se sent conforté dans sa démarche, lorsqu’il m’entend. « Ah ! On peut faire ça ? » J’affirme une liberté, en écriture, une voie d’œuvre.