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OUVERTES À

LETTRES

Prendre le « Thoreau » par les cornes !

Lettre ouverte à Georges Picard

 

 

 

Cher Georges Picard,

 

Nous sommes amis, nous le sommes par la volonté de cet ami commun, Benjamin Fondane, qui nous a réunis tous les trois à travers le temps et l’espace.

 

Ceci est un mystère, un premier mystère. Il y en aura d’autres. Gamin, longeant la Côte d’Opale à la recherche parmi les herpes d’une bouteille jetée à la mer, j’espérais découvrir le message venu d’ailleurs qui, sans destinataire prévisible, ferait de moi le correspondant unique et inespéré.

 

Dans votre livre Tout le monde devrait écrire, vous avez lancé à la mer ce message extraordinaire. Au détour d’une page, vous confessiez votre admiration inconditionnelle pour Benjamin Fondane. Vous demandiez aussitôt à vos lecteurs qui auraient vaincu le double handicap d’avoir ouvert votre livre et de connaître et aimer Fondane de vous témoigner la preuve de leur existence et commune passion.

 

Ce que je fis…

 

À votre tour, vous m’avez répondu ; j’eus même un jour la surprise et la joie de trouver dans ma boîte postale (physique) votre dernier roman paru chez José Corti : Le Sage des bois, avec une aimable dédicace.

 

Reprenant la plume, je vous en remerciais vivement en vous promettant une belle recension, dont je vous annonçais déjà le titre accrocheur : « Prendre le Thoreau par les cornes ! » Car le sage des bois en cause, c’est le fameux ermite de Walden, Henry David Thoreau, qui vécut quatre années seul, loin de la civilisation, cultivant au bord d’un étang son potager. On le considère un peu depuis comme le père fondateur de l’écologie. À ce jeu des ressemblances, le héros de votre livre veut marcher dans les pas de son modèle du XIXe siècle, dont il ne se sépare jamais d’une édition dans laquelle Thoreau nous a rapporté son aventure d’homme des bois, j’allais écrire de « Robin des bois », car il aura aussi connu la prison pour avoir refusé de payer ses impôts !

 

La modernité du positionnement de cet homme incroyable est indéniable. Votre héros, édifié, conquis, ensorcelé par l’expérience décrite, veut, lui aussi, se construire une cabane dans une lande isolée et vivre en autarcie. Mais il habite en ville au XXIe siècle en France ! Il va lui falloir, véritablement, prendre le « Thoreau » par les cornes ! Évidemment, son projet ne suscite autour de lui que moqueries ou dénégations. La motivation apparaît dès lors comme la clef de voûte ou comme la pierre d’achoppement du voyage. Tout compte fait, des préparatifs il fait fi : car, au fond, son « désir » est le projet. Et j’ai, à la lecture de la première partie du roman, cru que votre héros, comme le Des Esseintes de Huysmans projetant de faire un voyage de l’autre côté du Chanel, se contenterait, affaibli et songeur, d’un avant-goût de camping dans le salon de ses amis l’hébergeant, comme le décadent voyageur s’était contenté d’un dîner à Paris dans un restaurant anglais de la capitale pour assouvir, à peu de frais, sa soif de dépaysement.

 

Or, votre héros part…

 

Et me voici, avec lui, bien en peine d’exprimer ce qui va suivre. À sa ressemblance, je suis mis en demeure de « prendre le Thoreau par les cornes ! » Mais il me faut, derechef, vous avouer ici, pauvre post-moderne ironique, démoralisé et dévitalisé que je suis, que je ne serais quant à moi jamais parti à la conquête de cette terre d’élection vierge et parfaite…

 

Je restais là, longtemps. Je tournais et retournais la question, ce qui vous expliquera que cette lettre ouverte ait tant tardé à vous être adressée.

 

Ce qui me bloquait, enfin, ce n’est pas le pari écologique, ni la figure de votre héros, ni celle de son héraut Thoreau, qui est le nôtre aujourd’hui. J’aime l’appel de Pierre Rabhi à cette vie sobre et naturelle. J’ai rendu visite au sommet d’une colline désertique du causse de Sauveterre au couple Pillet qui y a bâti son incroyable Utopix. Un ami proche, Jef Bennech’, travaille à un projet de construction d’une « cabane » en architecture bulle dans le Lot et me tient au courant des difficultés et des avancées de son horizon futur… J’approuve sa démarche. Je connais donc votre héros personnellement et je le soutiens dans sa quête.

 

Le problème, Cher Georges Picard, n’est pas écologique – sur ce point je vibre de la même aspiration que vous à plus d’authenticité et de calme naturels. Nous sommes de la même fibre… Sauf que – et ce sont là des démons dostoïevskiens anciens qui vous travaillent toujours –, sauf que toute quête part d’un idéal, et que cet idéal, entre nous soit dit, ne saurait être communiste.

 

J’entends, soudain, Benjamin Fondane me rappeler à l’unicité du lien qui nous attache tous les trois. Je m’appliquerai donc avec toute l’honnêteté et la clarté de jugement nécessaires à vous exposer le différent en jeu.

 

Rob le maoïste ! Votre héros va croiser en chemin Rob le maoïste. Or, ce Rob, tout autant que votre héros, n’est autre qu’une facette de votre histoire personnelle face à l’universelle question… politique. Devons-nous vivre seul contre tous OU tous ensemble au mépris des quelques individualités refusant la loi du groupe organisateur de la Cité ?

 

Aujourd’hui, et vous le savez très bien, la Cité occidentale n’est plus qu’un éclatement d’individualités, dont la subjectivité des désirs épars forme une ruine en apparence, mais en apparence seulement, compacte. Face à cela, la tentation est double : s’isoler avec Thoreau, ou redéfinir tyranniquement l’identité collective ! Dans la première voie s’engage votre livre, qui a la sagesse de l’âge, tandis que votre jeunesse vous rappelle immanquablement à l’exigence de la seconde élection : celle d’un paradis sur terre ! Non pas l’île perdue et préservée pour un unique bénéficiaire, fût-il Thoreau à Walden ou Robinson dans les Limbes du Pacifique, mais un millénarisme, où la vie de tous avec tous sera meilleure, à savoir juste et heureuse enfin.

 

Vous avez été, à la fin des années 60, un militant maoïste. Aïe ! Ceci ne vaut pas pour dénonciation : je l’ai appris par la fiche biographique que les éditions Corti publient sur vous.

 

Alors, Rob, à quand le grand hold-up révolutionnaire ? À quand la mise à sac de l’espace capitaliste exploiteur ? Techniciste esclavagiste ?

 

Depuis le temps de votre engagement chez les Gardes rouges de la rive gauche, le grand capitalisme, il faut bien l’admettre, ne s’est pas arrangé. Pire ! Il est devenu un monstre, un Moloch… incontournable. Horreur !

 

Nonobstant le constat de cette horreur capitaliste croissante aux crimes avérés et jamais jugés, encore moins punis, vous vous êtes déclaré, au sortir de votre crise de puberté maoïste, athée en politique !

 

« Athée en politique » ? Cette déclaration d’intention et d’identité, je dois vous le dire, m’a saisi admiratif pour votre lucidité rétrospective, puis m’a laissé perplexe, d’une perplexité ébahie… Cela signifierait qu’il n’y a plus aucune possibilité de sortie politique, au double sens des mots, de la sphère politique : que l’impérialisme capitaliste a triomphé ! Cela signifierait aussi, de façon plus incroyable encore, que votre engagement maoïste relevait d’un acte de foi, qui, votre foi trahie, vous aura trouvé athée au réveil d’un lendemain désenchanté.

 

Et ce fut à partir de cette lecture interloquée de votre acte de non-foi politique actuelle que j’ai pu rebondir ; reprendre la plume pour achever cette lettre, dont la suite va prendre, vous m’en pardonnerez l’audace de ton à la Danton, des allures de manifeste politico-théologique !

 

« Bof », me direz-vous, ne désirant pas revisiter les délices de cette époque révolue. Mais non, orthographiez plutôt « bof » Boff ; et, avec Leonardo Boff, vous tiendrez un illustre représentant de la Théologie de la libération, brésilien et franciscain. Le Pape François, argentin et jésuite, lui, n’a-t-il pas déclaré, il y a peu, qu’il n’y avait pas à laisser les marxistes « nous » voler le message des Évangiles ! Et Bernanos de gueuler contre cette Église qui est parvenue à s’aliéner, un comble, les ouvriers avec un discours de feu comme celui des Saintes Lettres du Christ ! Non pas « bof », mais Boff !

 

Marx et le Christ ? Mao, la rue d’Ulm et l’Altiplano. Quel rapport ?

 

J’y viens…

 

De toutes les incarnations du maoïsme dans le monde jusqu’à nos jours avec l’inénarrable fou Kim Jung-Un, je retiendrai plus particulièrement, pour illustrer mon propos déstabilisant, l’expérience péruvienne des années 80-90. J’ai nommé le Sendero luminoso.

 

Pourquoi nous délocaliser dans l’Altiplano ? L’écart géographique n’était pas moindre à l’époque où vous rêviez chinois, non ? Accordez-moi, au moins, le choix d’une autre topographie dans l’expression de l’utopie. Laissons Mao à la Chine, même si Xi joue la carte de l’amnésie :

 

« La Chine a connu ces dernières années de prodigieuses transformations. Elle est en passe de devenir une super-puissance – sinon la super-puissance. Dans ce cas, elle sera – chose inouïe – une super-puissance amnésique : […] interdiction absolue de faire l’histoire du maoïsme en action. [Les] quarante années de tragédies historiques (1949-1989) ont été englouties dans « un trou de mémoire » orwellien. […] Quelle sorte d’avenir peut-on bâtir sur l’ignorance obligatoire du passé récent ? » (Simon Leys, Relire l’histoire de la Révolution culturelle, in Les Habits neufs du Président Mao, réédition de 2009 chez Ivrea).

 

Or, voilà que resurgit Rob, le mao de votre livre ! Vous ne cédez donc pas à la tentation du refoulement, et j’en ferai de même. Ainsi, plutôt que de me concentrer sur le Sendero luminoso, j’aurais pu examiner le maoïsme des Khmers rouges et les sacs plastiques gonflés de crânes de leurs charniers. Une de mes tantes est cambodgienne et a pu fuir à temps la folie de Pol Pot. Mais elle n’en parlait… jamais. Éludant la question, souvent avancée par mon père, elle lui opposait un silence rempli d’une colère sourde, qui disait, avec la violence d’un déni ouvertement refoulé : « Tu sais ce qu’ils ont fait, tu le sais… alors, tais-toi ! » Curieuse condamnation, pensai-je alors gamin et troublé par la cruauté horrifiée d’un jugement hors de lui. Ce que m’apprit mon père, c’est que ma tante était d’un haut lignage Khmer, et que Pol Pot aussi, et que la question raciale pesa lourdement dans l’organisation de certains massacres : « Le corollaire de cette politique était raciste : les minorités du Cambodge, vietnamienne comme sino-khmère étaient des suspects avérés : les Cambodgiens de « souche » khmère, au sens ethnique du terme, étaient considérés comme l’« über » – peuple » (Bruno Philip, La folle synthèse Mao-bouddhiste des Khmers rouges, in Le Monde, 16/08/2014).

 

Ma tante avait donc, comme le personnage du Procès de Kafka, honte ; honte d’appartenir au même peuple que les bourreaux ! Et si l’on pousse le vice plus loin, n’ayant été ni directement victime ni indirectement bourreau, il lui restait cependant à affronter continuellement ce doute horrible de savoir dans lequel de ces deux camps elle aurait pu basculer si elle avait dû rester sur place. Abyssale question…

 

François Bizot, qui fut en 1971 otage des Khmers rouges, quatre ans avant que ceux-ci ne s’emparent de Phnom Penh et du pouvoir, nous rappelle que la définition du mal déborde du cadre de la simple culpabilité devant les tribunaux :

 

« Cessons de pointer les autres du doigt pour dénoncer un mal dont seuls les hommes sont finalement capables. Cessons d’en réduire le danger aux seuls coupables que la justice saisit en nous disant, pour rassurer chacun, qu’ils ne nous ressemblent pas… » (F. Bizot, in Le Figaro du 16/04/2015).

 

Le premier coupable serait l’inhumanité de l’homme. Pousserons-nous le malaise jusqu’à suggérer qu’il n’y a pas de victimes innocentes ? Ce serait rendre un service inestimable aux bourreaux… Disons, pour le moment, que la question du mal ne saurait être évacuée sans causer encore plus de mal.

 

Vous ne voulez pas évacuer la question. Je la tiens aussi pour primordiale.

 

Le Sentier lumineux…

 

La formule me frappa, la première fois que j’en entendis l’association des termes fascinants… Cette « fascination », si elle n’avait été qu’une simple répulsion, eût été excusable. Elle n’en demeure pas moins pour moi une diabolique invitation à suivre et remonter la piste du mal que l’homme fait à l’homme… Sur ce terrain ambigu, moi aussi, comme vous jadis jeune mao, je m’avançais. Et j’estime, à ce stade, ne pas être moins coupable que vous d’avoir ressenti un effroi spirituel au contact de LA chose…

 

Mais de quoi s’agit-il ?

 

Écoutons, pour commencer, la confession d’un ex-maoïste célèbre, Benny Lévy, qui fut secrétaire et exécuteur testamentaire de Sartre. Voilà ce qu’il avoue du cœur profond de son ancien engagement :

 

« Je me suis engagé dans la politique comme l’on s’engage dans l’absolu. Je commence par les trente-six tomes de Lénine à L’École normale supérieure, et donc par cette phrase de Lénine : « La théorie de Marx est toute puissante parce qu’elle est vraie. » La seule chose qui m’intéressait, au fond, c’était la toute-puissance, la toute-puissance de l’absolu ! Lorsque j’étais totalement athée, totalement révolutionnaire, totalement matérialiste, la seule chose qui m’intéressait, c’était l’absolu ! Et un révolutionnaire athée, qui penserait ne pas avoir de rapport avec l’absolu, est quelqu’un qui est tout juste trotskiste, c’est-à-dire prêt pour les responsabilités gouvernementales aujourd’hui – c’est tout ! On ne peut pas avoir connu cette période, sa positivité, son ardeur, si on ne comprend pas qu’on avait un rapport à l’absolu ! »  (B. Levy, in Le Livre et les livres. Entretiens sur la laïcité avec Alain Finkelkraut, éd. Verdier, 2006).

 

Et cela se concrétisa par un appel, par la réponse à un appel, celui du Grand Timonier !

 

« Oui, ce maoïsme imaginaire, comme tu dis, c’est-à-dire qui n’a sans doute que de très loin à voir avec ce qu’a été l’effectivité de la tyrannie en Chine, c’est le maoïsme de la « Décision en seize points ». Je me souviens encore comment je lisais en 1966 (on était en Bretagne sur la plage) la décision qui a déclenché la lutte contre le Quartier-Général qui est le début de la Révolution culturelle, et qui venait de nous parvenir. Cette « décision » est un texte saisissant – saisissant, parce que Mao Tse Toung nous disait : il y a possibilité de s’attaquer au concept du « moi ». Alors, évidemment, il faudrait avoir un petit peu l’ascèse qui consiste à oublier les images d’Angkor au Cambodge, ce que l’on sait des camps en Chine, etc., pour revenir à la fraîcheur, si j’ose dire, de notre errance, ou de mon errance, peu importe. Il y a une fraîcheur là-dedans, c’est tout simplement que j’entendais quelque chose [je souligne] qui résonnait très, très fort en moi. Cette manière de casser la culture environnante pour essayer de faire apparaître « le plus profond de l’homme » – expression de Mao Tse Toung dans la « Décision en seize points » – est quelque chose de tout à fait étourdissant. Si on laisse de côté le flash-back et que l’on en vient à une proposition rationnelle sur ces résonances que j’entendais alors, je dirais : quelque part cette radicalité a dû, intellectuellement – je ne parle pas du fond de mon être, mais intellectuellement, dans les formulations intellectuelles – m’aider à m’approcher de la figure vraie du casseur d’idoles, j’ai nommé Abraham » (Ibid.).

 

Avant sa mort, Benny Lévy est revenu au judaïsme (j’écris volontiers « revenu » plutôt que « converti »), renouant avec un « nouveau » millénarisme, le sionisme, qui est attente politique d’une Royauté divine en exercice SUR terre. Il a ainsi toujours suivi le même chemin, celui d’une issue politique terrestre aux désastres terrestres. Et, après avoir un temps suivi MAO, il a redécouvert YHWH. Selon le judaïsme, il ne peut y avoir de transcendance victorieuse sans victoire messianique (terrestre). Le marxisme se nourrissait de cette espérance-là, même privée de Dieu. Le marxisme fut un messianisme, un messianisme athée certes, mais un messianisme quand même. Et c’est par cette entrée messianique inscrite au sein même de sa dialectique qu’il s’est accaparé les âmes et leur volonté de changer le monde.

 

Mais il y a encore autre chose derrière cette curieuse messianité du marxisme. Il y a de tapie dans les plis de sa doctrine, et malgré son habit d’apparence générale matérialiste, LA chose…

 

Elle est devenue pour le plus grand nombre, en Occident, innommable. N’allons donc pas trop vite la dénoncer, de peur de perdre toute crédibilité prématurément. Je me veux sérieux, et je ne compte pas faire abdiquer ma démonstration avant d’avoir amené le lecteur et vous même, Cher Georges Picard, à la reconnaissance patente de l’horreur manifeste à dénoncer.

 

« Gorki avait invité Lénine en 1908 à Capri pour prendre part à des discussions philosophiques avec un petit groupe d’intellectuels bolcheviks, dont il partageait les thèses, les Otzovistes. […] Politiquement les Otzovistes étaient gauchistes, pour des mesures radicales : retrait (otzovat) des représentants de la Douma, rejet de toutes formes d’action légales, passage immédiat à l’action violente. Mais ces proclamations gauchistes recouvraient des positions théoriques de droite. Les Otzovistes s’étaient entichés d’une philosophie à la mode, ou d’une mode philosophique, l’« empiriocriticisme » […]. Les Otzovistes étaient donc empiriocriticistes, mais comme ils étaient marxistes (étant bolcheviks), ils disaient que le marxisme devait se débarrasser de cette métaphysique précritique qu’était le « matérialisme dialectique », et qu’il devait, pour devenir le marxisme du XXe siècle, se donner enfin la philosophie qui lui avait toujours manqué […]. Certains des bolcheviks de ce groupe voulaient même intégrer au marxisme les valeurs humaines « authentiques » de la religion, et ils s’intitulaient à cette fin les « Constructeurs de Dieu ». Mais laissons cela » (Louis Althusser, Lénine et la philosophie, 1968).

 

Non, non, non, au contraire, Monsieur Althusser, ne laissons pas échapper un si bel aveu aussitôt refoulé, et examinons par le menu (détail) CETTE chose si… énorme qu’elle échappe à peine évoquée à la raison, ou si énorme qu’elle demeure cachée comme la montagne dans un paysage trop parfait de carte postale, c’est-à-dire sans véritable relief ni escalade possible de la proposition de sa façade, pourtant visible. Vous-même, Louis Althusser, êtes demeuré un temps à la foi(s) catholique et marxiste, puis, par un reniement qui est plutôt un basculement, vous avez rejoint selon votre expression « le camp où il y avait le plus d’espérance »…

 

Louis Althusser, professeur de philosophie à l’École normale de la rue d’Ulm dans ces années de fièvre rouge, eut comme élève Benny Lévy, à qui il devait transmettre cette ivresse des sommets de l’Absolu révolutionnaire. En Amérique Latine, c’est par les textes transposés d’Althusser que parvint le marxisme… Abimaël Guzman, fondateur du Sentier lumineux, en fera, d’abord étudiant, puis, lui-même enseignant, la lecture depuis la chaire de philosophie de l’université d’Ayacucho… Ayacucho ? C’est ce trou perdu et déshérité de l’Altiplano péruvien dont le nom signifie en indien quechua : « Le coin des morts »… Tout un programme : celui d’un cycle universitaire qui prendra dans les années 80 le chemin de la lutte armée, du terrorisme, et finalement du narcotrafic.

 

Mais n’allons pas trop vite en besogne. Althusser n’a pas encore étranglé sa femme, dont il recouvrira le corps encore chaud d’un drap rouge déchiré (tout un symbole), n’a pas encore essaimé son marxisme libéré de la tutelle du PC dans les Andes, mais professe, confesse déjà sa foi en « un chemin qui ne mène nulle part » :

 

« La vraie question n’est pas de savoir si Marx, Engels et Lénine sont ou non de vrais philosophes, si leurs énoncés philosophiques sont formellement irréprochables, s’ils disent ou non des sottises […] la vraie question porte justement sur cette pratique traditionnelle, que Lénine remet en cause en proposant une tout autre pratique de la philosophie. Cette autre pratique de la philosophie porte en elle quelque chose comme la promesse ou l’esquisse d’une connaissance objective du mode d’être de la philosophie. Une connaissance de la philosophie comme Holzweg der Holzwege [trad. : « Le chemin des chemins qui ne mènent nulle part »] » (Ibid.).

 

Mais le Sentier lumineux n’a pas encore fait, dans les années 70, l’expérience de cette impasse… À moins que… à moins que le sentier n’ait été ouvert que par le sacrifice sanglant de l’expérience pour elle-même ? Le sang est versé… pour lui seul.

 

Or, c’est bel et bien cette barbarie de l’expérience nouvelle et radicale que revendique le philosophe Althusser sous le haut patronage de Lénine, puis sous l’influence de la Révolution culturelle avec la figure légendaire de Mao, ouvrant une ère de la praxis qui est d’abord table rase du passé :

 

« C’est en ce sens que Lénine répond, et il est le premier à le faire, car nul, même Engels, ne l’a fait avant lui, à la prophétie [je souligne] de la XIe Thèse sur Feuerbach proclamant : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer ». Lénine a répondu lui-même par le « style » de sa pratique philosophique. Pratique sauvage au sens où Freud parle d’une analyse sauvage, qui ne fournit pas les titres théoriques de ses opérations […]. Pratique sauvage tant qu’on voudra, mais qu’est-ce qui n’a pas commencé par être sauvage ? » (Ibid.)

 

Cependant, et ne nous y trompons pas, cette pratique de l’éradication du passé et de ses traditions ne s’accomplit pas sans arrière-fond religieux, ne s’actualise pas sans passer par ce qu’il y a de plus bassement superstitieux dans les pratiques sanglantes des religions. L’action révolutionnaire n’est pas accomplie sans recouper une atroce dimension religieuse : la victime est immolée pour ouvrir un passage à travers la selve. Il s’agit alors d’initier une magie opérative, à partir de laquelle la jungle péruvienne est alors investie, et toutes les communautés villageoises atteintes, infestées les unes après les autres, jusques à celles perchées sur les plus hautes cimes :

 

« Savez-vous que les sacrifices humains existent encore dans la sierra ? » Plaisantaient-ils ? Je demandai : « Comment cela ? » Et eux de me répondre : « Oui, oui, tenez, nous avons découvert qu’à l’occasion de l’ouverture d’un chemin dans une communauté, il y avait eu une mort très suspecte, qui avait mis mal à l’aise les gens et les avaient fait répandre des bruits. » L’un des deux historiens qui parlait quechua, avait donc une meilleure communication avec les paysans et, soudain, dans ce qu’il entendit, surgit l’idée que, sans aucun doute, cette défunte personne a été sacrifiée à Apu. Apu est le dieu d’une montagne dans la très ancienne tradition andine. Apparemment, à ce que me dirent les historiens, la coutume, dans le Pérou précolombien, voulait que l’on sacrifiât une personne avant d’ouvrir un chemin, ce geste étant interprété comme une agression contre la nature » (Mario Vargas Llosa, article Apu, in Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine, 2005).

 

Oui, l’ouverture du Sentier est une agression contre la nature, contre la nature humaine, contre la nature humaine de l’homme… Très curieusement, la suite de l’article de Vargas Llosa sur Apu fait mention des atrocités du Sendero luminoso ! L’auteur péruvien et prix Nobel de littérature en trace le lien, relevé quasi inconsciemment. Puis il revient, dans ce contexte de folie terroriste, sur le fond de superstitions des Indiens, qui croient revenu le temps des antiques vampires :

 

« De 1987 à 1990, poussé par diverses circonstances, je suis passé du statut d’écrivain qui parle, écrit, polémique à l’occasion sur la politique, à celui d’écrivain qui fait de la politique – de la politique professionnelle. Pendant cette longue campagne électorale de trois ans [qui consacrera la victoire de son rival, Fujimori, à la présidence du pays], j’ai dû beaucoup voyager dans le Pérou, le parcourir en tout sens, et naturellement, j’ai beaucoup appris. Surtout dans la région centrale des Andes – où je fis la découverte douloureuse d’une des zones les plus affectées par la crise économique et la violence politique. Je la connaissais jusqu’alors superficiellement, mais en visitant les départements d’Ayacucho, de Huancavélica, d’Apurímac et de Junín, je pouvais vraiment toucher du doigt la décadence, l’appauvrissement, la sauvagerie de la vie péruvienne sous l’effet de la crise et du terrorisme. Les paysans qui n’avaient pas fui étaient réduits à une économie de subsistance et à un statut d’infrahumanité. Certains phénomènes apparurent comme cette mobilisation populaire, un jour, à Ayacucho, ville importante et capitale de département, consécutive à une invasion de pishtacos. Le pishtaco est un personnage mythologique, d’origine précolombienne selon les uns, coloniale selon les autres. On appelle « pishtaco » un étranger, un homme venu d’ailleurs et qui cherche à égorger les gens pour en retirer la graisse. C’est une vieille tradition qui hante les légendes, les mythes traditionnels. Je pensais qu’elle appartenait au passé, mais quand j’ai appris qu’il y avait une mobilisation dans les quartiers d’Ayacucho, avec des rondes d’habitants pour se protéger contre l’invasion des pishtacos, j’ai réellement cru rêver. C’était, il est vrai, une époque où, pour bon nombre de Péruviens, la vie était devenue proprement incompréhensible ; aussi se réfugiaient-ils dans l’irrationalité et la déraison pour appréhender cette réalité sauvage. » (Ibid.)

 

Lorsqu’Abimaël Guzman sera arrêté, le public, incrédule, le découvrira avec une grande barbe à la Karl Marx, d’épaisses lunettes noires et, surtout, très, très gros ! Effarés, les Indiens pouvaient bien comprendre, en images, où était passée la « graisse » des victimes ! Abimaël menait SA guerre depuis une luxueuse villa située dans la capitale, tandis que ses sbires idolâtres écumaient les campagnes, ignorant tout autant que les paysans terrorisés son visage, son embonpoint, sa retraite citadine, sa vie cossue et festive entourée de jolies femmes.

Le mythe du fondateur du Sentier s’écroula le jour où on le vit tel qu’il était : grotesque. Son aura fondit aussitôt et son mouvement s’effondra dans la foulée. Mais que s’imaginait-on de lui ? L’horreur qu’inspirait son spectre était son arme, sa présence invisible lui conférant une puissance quasi magique, divine :

 

« Pour beaucoup, « Abimaël » représentait le savoir, se souvient Carlos Tapias, spécialiste du Sentier lumineux, les membres du parti le considéraient comme un guide, un dieu. » […] Alors que les forces de police le croyaient caché dans les Andes ou dans la partie amazonienne du pays, « Abimaël » n’aurait jamais quitté Lima. L’ennemi numéro un de l’État aurait même été intercepté par la police à deux reprises, sans éveiller les soupçons. « La plupart de ses militants ne l’avaient jamais vu, souligne Benedicto Jimenez, l’un des policiers à l’origine de sa capture. Il avait créé un mythe. » Découvert de manière presque fortuite, le « Président Gonzalo » [titre que Guzman s’est octroyé en référence à celui du Président Mao] est finalement arrêté le 12 septembre 1992. Son arrestation précipite la chute de l’organisation. […] « Or sans Abimaël, il n’y a pas de Sentier lumineux, confirme Carlos Tapia, sinon, comment expliquer que, depuis son arrestation, le mouvement soit en voie de disparition ? » (Chrystelle Barbier, correspondante à Lima pour Le Monde, 16/10/2006).

 

C’est que l’absolu était d’un coup devenu minable ; que la transcendance a été ramenée dans la chair à un tas de graisse flagorneuse repoussante. L’horreur qui soutenait le Sentier régnait sur les esprits grâce à une image absente de toute représentation humaine : une fois résumée, elle aussi, à nos viles contingences, elle subit le contrecoup du symptôme de Rashōmon :

 

« La lumière venant de la galerie éclairait faiblement sa joue droite, la joue où, dans une broussaille de favoris courts, poussait un bourgeon rouge et purulent. […] Mais ayant monté deux ou trois marches, il lui sembla qu’il y avait là une lumière tenue par quelqu’un et qui bougeait. Son soupçon venait de ce qu’une lueur trouble et jaune se reflétait, vacillante, et se déplaçait sur le plafond aux coins duquel pendaient des toiles d’araignées. Ce n’était certes pas un être normal qui, par cette nuit de pluie, tenait une lumière dans la galerie de la Porte de Rashō. L’homme, étouffant le bruit de ses pas comme un gecko, se hissa jusqu’à la dernière marche de l’échelle raide. Et le corps aplati, le cou allongé autant que possible, il scruta, presque transi de frayeur, l’intérieur de la galerie. Ainsi qu’il l’avait entendu dire, les cadavres négligemment jetés jonchaient le sol. Mais, le champ de la lumière étant plus étroit que ce qu’il avait imaginé, il n’arriva pas à en préciser le nombre. Il pouvait seulement distinguer, sous la faible lumière, des corps nus et d’autres encore vêtus. Il y avait des hommes et des femmes, semblait-il. Tous ces cadavres, sans exception, gisaient sur le plancher, à la manière de poupées de terre, bouches bées, bras allongés. Qui y reconnaîtrait des êtres vivants d’hier ! Certaines parties proéminentes de ces corps, comme les épaules ou la poitrine, éclairées par de vagues lueurs, rendaient le reste plus sombre encore. Ils étaient ainsi comme figés dans un mutisme implacable. À l’odeur de pourriture, l’homme se boucha instinctivement le nez de sa main qu’il laissa vite retomber. Car une sensation plus forte vint presque abolir son odorat. C’est qu’à cet instant ses yeux venaient de discerner une forme accroupie au milieu des cadavres. C’était une vieille femme vêtue de guenilles rousses, aux cheveux blancs, décharnée, hâve, à l’aspect simiesque. Une torche de pin à la main droite, elle se penchait, comme pour l’examiner, sur la tête d’un cadavre à la longue chevelure, ce qui laissait supposer que c’était celui d’une femme. Pétrifié par une peur mêlée de curiosité, l’homme eut le souffle coupé quelques instants. […] Bientôt, la vieille femme planta la torche entre les planches de la galerie et, posant ses mains sur la tête du cadavre qu’elle venait de contempler, se mit à retirer un à un, à la manière d’une guenon épouillant ses petits, les longs cheveux qui, avec le mouvement de ses mains, semblaient s’arracher sans peine. Au fur et à mesure que les cheveux se détachaient, la peur de l’homme cédait la place à une haine envers la vieille femme, haine qui ne cessait de devenir de plus en plus vive dans son cœur. Non, il ne serait pas exact de dire « envers la vieille femme ». On devrait plutôt dire qu’une répulsion contre le mal s’empara de lui, et qu’elle s’amplifiait de minute en minute. Si, à cet instant, quelqu’un lui avait de nouveau posé la question qui l’avait préoccupé sous la Porte, à savoir l’alternative entre devenir un voleur et mourir de faim, nul doute que cet homme n’eût choisi sans hésiter la seconde possibilité. Car sa haine contre le mal commençait à s’enflammer comme la torche que la vieille femme avait fichée entre les planches. Cependant il ne comprenait pas pourquoi elle arrachait les cheveux des cadavres. Aussi lui était-il impossible de porter un jugement moral et raisonnable. Toutefois, pour lui, le seul fait d’épiler les cadavres dans la galerie de la Porte Rashō, par une nuit de pluie, constituait une faute impardonnable. Il oubliait, bien entendu, depuis assez longtemps, qu’il avait un instant songé à se faire voleur. D’un bond, l’homme sauta de l’échelle sur le plancher et, la main sur le sabre à poignée nue, s’approcha à grands pas de la vieille femme. […] Quelques instants, ils s’empoignèrent au milieu des cadavres, sans un mot. Inutile de dire l’issue. L’homme finit par pousser violemment son adversaire sur le plancher en lui tordant le bras, un bras décharné comme une patte de poule.

« Que fais-tu ici ? dis ! Sinon… ! »

L’homme mit brusquement son acier blanc sous le nez de la vieille femme écroulée. […]

« De ces cheveux ! De ces cheveux ! Je voulais en faire une perruque. »

La banalité inattendue de cette réponse déçut l’homme » (Akutagawa, Rashōmon, 1915, trad. Arimasa Mori)

 

Observez bien le mécanisme psychologique en jeu. Le contexte, là aussi, est terrible : nous sommes au début de la période Heian, à Kyōto, désolée suite à une succession de tremblements de terre, d’épidémies, d’incendies et de famines. La Porte de Rashō, telle celle de Tiahuanaco près du lac Titicaca, est isolée, énigmatique sans l’enceinte prévue, mais jamais construite au sud de la ville. On entasse dans la galerie supérieure de Rashōmon les cadavres des défunts que personne n’a réclamés. L’homme qui a décidé d’aller détrousser les morts devine une lumière étrange et anormale comme si elle était surnaturelle, puis il distingue une forme inquiétante et monstrueuse tapie dans la lumière d’un fanal (la lumière n’est déjà plus mystérieuse à ce stade), enfin il découvre qu’il ne s’agit que d’une pauvre vieille, et non d’une sorcière ou d’un esprit maléfique (un pishtaco ?), qui dépouille les cadavres de leur capillarité pour subvenir à ses besoins en la revendant ensuite à des perruquiers… L’homme passe de l’étrangeté de la lumière à l’étrangeté de la scène qu’elle révèle, puis à la banalité de l’explication qui en découle. Il part du point de vue le plus fort : celui d’un absolu dans la terreur pour, peu à peu, reconnaître la trivialité de l’affaire… se retrouvant dépouillé de son aspiration à une horreur sans nom, qui aurait pu justifier sa qualification comme justicier providentiel. Sous le coup de la banalité de la révélation, il passe de l’appel à la transcendance et au combat contre le mal à la pratique même de ce mal ! Lui-même devient un voleur, comme il en avait eu l’intention en entrant dans Rashōmon.

 

La déception, voilà ce qui a tué le Sendero. Abimaël n’était plus à la hauteur du mal qu’il avait inspiré. La terreur qu’inspirait son image sans visage, sans explication rationnelle, se transforme instantanément devant les faits bruts et retombe aussitôt démasquée pour ce qu’elle est : une lubie d’homme obèse mégalomane et jouisseur, qui aura exigé durant dix ans de ses troupes toutes les ascèses de la lutte révolutionnaire sans en assumer une seule. Un « gros beauf » (et non pas un Boff). Et cette graisse, dont son ignominie mesquine et butée se vêt, n’est même pas celle d’un pishtaco. La monstruosité du monstre est simplement… humaine. Et nous en revenons à ce que François Bizot disait des crimes des Khmers rouges.

 

Est-ce aussi… trivial ? Ne manque-t-il pas à l’explication un rouage, ou tout du moins, pour filer l’atroce métaphore, un peu de graisse de pishtacos pour « huiler » impeccablement le mécanisme ? Le phénomène pishtaco n’existe-t-il pas dans l’élaboration idéologique ? Le marxisme est-il un simple  terre à terre » de la pensée humaine ? Alors, d’où venait cette exaltation chez Benny Lévy au contact de la pensée maoïste ? D’une simple illusion, d’un phantasme, d’une révélation ? D’une révélation…

 

Abimaël est infatué de lui (pléonasme), obèse physiquement (truisme) et entravé intellectuellement dans une lecture idéologique butée inscrite dans sa médiocrité. Son obésité, dirait Karl Marx égrillard, relève de la constipation mentale, de l’occlusion intestinale des idées, de la colique philosophique ! Il faut ici, rappelle le fondateur de l’idéologie qui porte son nom, un « lavement » (en français dans le texte), l’action concrète d’un pishtaco pour purger notre bonhomme de la mauvaise graisse de ses folles idées. Regarde, Abimaël, Marx se foutait déjà de ta gueule en 1837 ! Mais où lisez-vous que Marx nous parle de tissus adipeux, d’excréments, de tuyauterie intestinale et de dragées Fuca ?

 

Je citerai Karl Marx en espagnol pour trois raisons, que j’exposerai ensuite ; mais écoutons tout de suite le père du marxisme établir la prophétique ordonnance, hilare :

 

« ¡ Greta! ¿Cuántos días hace que no evacúa Bonifacio? ¿No te he ordenado que le hicieras un lavement por lo menos una vez a la semana?, pero ¡veo que de ahora en adelante voy a tener que ocuparme yo mismo de asuntos de esta importancia! ¡Trae aceite, sal, salvado, miel y una lavativa!

« ¡ Pobre Bonifacio! ¡Tus pensamientos y meditaciones te obstruyen desde el momento en que no puedes exteriorizarlos en forma de palabras y de escritos!

« ¡Oh, admirable víctima de la profundidad de ideas, oh santa obstrucción! »

(Karl Marx, Escorpión y Félix, novela humorística, trad. Carlos Manzaro, Tousquets Editores, Barcelona, 1971).

 

Marx, à son tour, nous chiera son Kapital ! Mais ne médicalisons pas trop vite son cas. La citation, étonnante, et le mot est faible, retient notre attention, forcément. Elle est en espagnol pour trois raisons : de un, afin qu’Abimaël, qui est toujours vivant, puisse, depuis sa prison, en prendre connaissance dans sa langue natale ; de deux, parce que je lis moi-même l’espagnol, un peu, et que le texte n’existe traduit ni en français ni en anglais (un scandale pour un texte aussi « capital ») ; de trois, parce que le Sendero aura été la dernière expression historique stomatologique des désordres gastro-mao-marxistes.

 

C’est un indien des Andes péruviennes qui m’a appris l’espagnol au lycée ; il était petit, menu et très foncé de peau, avec des traits d’une finesse incroyable ; mais il s’indignait de notre indiscipline et de notre manque d’implication linguistique ; je me souviens de son nom, Jésus, qui, à cause de la prononciation du « J » en ibère, nous l’avait fait surnommer « Rhésus négatif » ! Humour potache, dira-t-on. J’ai donc, un peu, appris l’espagnol grâce à un Péruvien. Ces chemins détournés me ramènent encore au Sentier…

 

Mais revenons à Marx et à son texte aussi étrange que cocasse. Dans les années 1830, Karl se désire écrivain et se lance dans la rédaction de poésies, d’une pièce de théâtre et d’un roman. C’est de ce dernier qu’est tirée la citation, qui clôt l’œuvre. Le roman est composé en 1837 alors qu’il vient d’entrer à l’université. Le titre en allemand en est Scorpion und Felix. Son titre est aussi étrange que son contenu, lui-même aussi étrange que méconnu, comme nous allons le voir. Mais en attendant, remontons un peu la piste de ses publications :

 

À ma connaissance, le premier à avoir édité l’unique roman de Karl Marx est un communiste révolutionnaire italien, Arturo Peregalli (1948-2001), militant en rupture avec le PCI, mais aussi en opposition avec les groupuscules maoïstes qui pullulaient à Milan dans les années 70. C’est dans le climat quasi insurrectionnel permanent milanais de l’époque qu’il publie cet inédit de l’icône du communisme historique : Karl Marx, Scorpione e Felice (La Piramide, Milano, 1970). Le livre passe (presque) inaperçu. Peregalli était un historien chevronné des Mouvements ouvriers, sujet qui le passionnait et pour lequel il collationnait tous les ouvrages et brochures parus sur le sujet. Il aurait déniché l’inédit de Marx aux archives de la Bibliothèque nationale de Brera. De quelle source en allemand s’agissait-il, je l’ignore ? On peut, toutefois, lire en ligne, sur le site de la Bibliotheca Augustana d’Augsbourg, une version en allemand du texte, mais sans colophon susceptible de nous aider à remonter à la source d’une édition allemande connue… Sans quoi, aucune autre trace en allemand… Gabriele Pedullà, dans sa préface à la réédition italienne de Scorpione e Felice parue en 2011 chez Riuniti, mentionne la date de 1929 pour première parution du texte, mais sans donner plus de précisions. C’est pourquoi je maintiens, pour le moment, dans le courant de mes recherches, que c’est Peregalli qui a sorti de l’oubli LA chose. Quant à la version espagnole de 1971, dont j’ai tiré une citation, c’est à partir du « texte » d’Arturo Peregalli qu’elle a été établie, soit traduite directement de l’italien, ce que je ne crois pas, soit plus sérieusement de l’« original » en allemand qui aurait été prêté par Gianni Toti, rédacteur en chef de la revue Carte Segrete et inventeur de la « poetronica » (ou poésie électronique !), au poète mexicain Sergio Pitol, alors directeur de collection chez Tusquets à Barcelone, et qui se chargera de l’édition du roman en langue espagnole : Karl Marx, Escorpión y Félix, novela humorística (trad. Carlos Manzaro, Tusquets Editores, Barcelona, 1971). Sergio Pitol n’est pas un « petit poète » : il a reçu le Prix Cervantes en 2005 ! Donc, cette affaire littéraire autour des écrits de jeunesse de Karl Marx est très sérieuse, bien que son roman ne le soit pas :

 

« Si l’on est tenté de se débarrasser rapidement des juvenilia de Marx en les considérant comme un exercice de jeunesse sans suite, il est important de rester prudents surtout en ce qui concerne le texte le plus significatif de cette période d’expérimentations littéraires : un morceau de roman écrit dans les premiers mois de 1837 dont le titre est quelque peu mystérieux au premier abord, Scorpion et Félix (des noms des deux protagonistes), et qui est resté inédit jusqu’en 1929. À chaque fois qu’il a été publié, ce libellé singulier a jeté ses éditeurs dans l’embarras. Ces derniers ont essayé de se prémunir contre les acheteurs en soutenant que – malgré les apparences – les pages du volume contiennent l’« édition intégrale » du texte de Marx. Pourquoi un tel choix ? Il suffit de feuilleter le roman pour s’apercevoir tout de suite quelle est la difficulté que l’on essaie de contourner par cette mise au point. Scorpion et Félix commence au chapitre X du premier et (à vrai dire) seul livre, par une allusion explicite à ce qui vient de se passer dans le chapitre précédent ; on passe ensuite au douzième chapitre et au sixième, au dix-neuvième au vingt-unième… quelque chose manque, pense d’emblée le lecteur : le texte a été coupé, ou du moins il est incomplet. Bien évidemment, puisque Marx n’a jamais publié son livre, rien n’empêche de croire qu’au moins une partie de ces « trous » auraient été remplis, mais, une fois la lecture terminée, on a plutôt l’impression que ces lacunes (ou du moins une partie d’entre elles) faisaient partie du plan de Scorpion et Félix depuis le début. Nous sommes aux prises, autrement dit, avec un texte délibérément extravagant : une histoire qui n’a pas de véritable commencement et qui ne mène à aucune conclusion, un livre exceptionnellement digressif, dans lequel chapitre après chapitre le narrateur multiplie les faux indices et cultive des attentes pour mieux les décevoir. Un roman conçu délibérément pour n’aboutir nulle part [je souligne], pour se perdre dans une série virtuellement infinie de gloses, de corrections, d’exemplifications et de discussions qui surgissent à chaque page dans la mince intrigue, en freinant tout développement narratif par un discours sur les bienfaits présumés du principe du majorat depuis peu réintroduit par le gouvernement prussien, par une parodie de l’empirisme de Hume ou par un long excursus philologique sur les possibles étymologies (toutes absurdes) du nom de l’un des personnages, le tailleur Merten… » (Gabriele Pedullà, préface à l’édition italienne de Karl Marx, Scorpione e Felice. Romanzo umoristico, Editori Riuniti, Roma, 2011, trad. Cecilia Benaglia avec l’aimable autorisation de l’auteur).

 

Den Holzweg der Holzwege ! « Le Chemin des chemins qui ne mènent nulle part » !

 

Nous voilà bien renseignés sur les intentions de l’auteur… Quant au style, il est à des années-lumière du « réalisme socialiste » de la littérature marxiste officielle ayant eu cours en ex-URSS :

 

« À la limite, si vraiment Marx était l’auteur de ces pages embarrassantes, il fallait supposer que dans les années suivantes il s’était ravisé, car l’homme qui avait écrit Le Capital ne pouvait pas être le même que celui qui s’était amusé à se moquer du lecteur avec une série désordonnée de parodies, de jeux de mots et de « bouffonneries transcendantales » (pour reprendre une dernière fois le vocabulaire de Friedrich Schlegel). L’existence d’un État socialiste impliquait également l’affirmation d’une seule et unique interprétation légitime de la leçon de : jusqu’à ce qui concerne les questions littéraires. La révolution était une chose sérieuse, et même celui qui se consacrait à l’étude des romans ne devait pas perdre de temps avec de telles futilités. Après avoir résolu le scandale, en reléguant Scorpion et Félix aux épreuves juvéniles (comme dans toute hagiographie qui se respecte, Marx aussi avait droit à une jeunesse d’erreurs, dont il devait se racheter, une fois l’appel reçu), c’était le moment de passer au règlement de comptes avec tous ceux qui s’étaient permis de formuler une conception des rapports entre politique et littérature différente de celle qui était dominante sous Staline. » (Ibid.)

 

Je crois surtout qu’il s’agissait de faire disparaître définitivement les traces « méphistophéliques » du jeune écrivain Karl Marx. Et pour cause : parmi ces « juvenilia » poétiques, je ne résiste pas à l’énorme provocation, Cher Georges Picard, de frapper d’incrédulité votre jugement, en citant le poème intitulé Le violoneux :

 

« Le violoneux racle les cordes,

Ses cheveux châtains sont en batailles,

Il porte épée à son côté, il est drapé

Dans un ample habit froissé.

 

— Violoneux, d’où te vient cette fureur de jouer ?

Pourquoi jettes-tu ces regards farouches à l’entour ?

Pourquoi ton sang bouillonne-il comme la houle ?

Quel désespoir guide ton archet ?

 

— Eh quoi d’une main sûre je plonge

Mon épée noire de sang dans ton âme.

Cet art, que Dieu rejette et qu’il ignore,

Des fumées de l’Enfer me monte à la tête.

 

Jusqu’à m’ensorceler, à dérégler mes sens :

Avec Satan, j’ai fait affaire, et depuis lors

C’est lui qui tient mes comptes, lui qui bat la mesure

Et moi, toujours plus libre, je joue la marche funèbre.

 

Je la joue sombre, je la joue claire

À rompre cordes et archet, à me fendre le cœur. »

(Karl Marx, Poésies, L’insomniaque éditeur, collection « petites insomnies », traduction de l’allemand par Hélène Fleury, Évelyne et Geneviève Lohr, 2015)

 

Interloqué ? Il y a de quoi… surtout après tout ce que nous avons déjà abordé plus haut avec l’expérience du Sendero et la légende des Pishtacos.

 

Abimaël Guzman se donnait pour l’incarnation d’un Cavalier de l’apocalypse ! Il aurait même changé une lettre de son prénom Abinaël pour qu’il devienne cet abyssal Abimaël engloutissant Dieu (« el » en hébreu). Abimaël prétendait aussi être « la quatrième épée du marxisme », après Marx, Lénine et Mao, ce que nous confirmerait « l’étrange confession de Marx dans son poème Le Ménestrel :

« Les vapeurs infernales me montent au cerveau

Et le remplissent jusqu’à ce que je devienne fou

Et que mon cœur soit complètement changé.

Regarde cette épée :

Le Prince des ténèbres me l’a vendue. »

Dans les rites d’initiation supérieure du culte satanique, le candidat reçoit une épée enchantée qui lui assurera le succès. » (Richard Wurmbrand, Karl Marx et Satan, Apostolat des éditions, 1976).

 

Bof… C’est un peu gros, estimerez-vous. Certes, parmi nos adolescents boutonneux beaucoup traversent une période gothique ou black metal, et vont courir à la Hellfest de Clisson pour être un temps possédés… par les décibels. Mais tous, plus tard, n’écriront pas Le Manifeste du Parti communiste ! avec les suites que nous lui avons connues…

 

Me revient, tout à coup, en mémoire une anecdote : c’était en 1991, un an, donc, avant l’arrestation de Guzman ; nous reçûmes dans notre HLM du 9-3 la visite d’un adolescent indien du Pérou et du prêtre qui l’accompagnait. Le Père Gautier avait été dans les années 60 l’aumônier du groupe de scouts de mon père, et ils avaient gardé contact lorsque l’homme de foi était parti rejoindre dans l’Altiplano les paroisses perchées à lui confiées par Rome… Il revenait pour un bref séjour parisien avec dans ses bagages un jeune orphelin dont il était devenu, en quelque sorte, mais je ne me rappelle plus tous les détails, le père adoptif ou le tuteur. Le prêtre s’était imaginé qu’il serait bon pour Juanito de découvrir un peu le vaste monde et, l’occasion faisant le larron, les merveilles de la Ville de lumière. Et comme je parlais un peu espagnol, je venais d’être désigné comme guide attitré du candide Juanito. Je m’imaginais à l’annonce de sa venue prochaine accueillir une misérable victime de la folie sentièriste et voir un indien décharné avec un poncho plein de trous aux couleurs délavées. Quelle ne fut pas ma surprise ! Il m’apparut en survêtement flambant neuf Adidas sur le dos et en Nike rutilantes aux pieds ; et, et, et il était presque… obèse. Pour le coup, le Père Gautier n’avait pas laissé mourir de faim son petit protégé. Mais quelle déception. En plus, Juanito ne disait rien ou si peu, et je commençais à croire mon espagnol totalement défaillant, ou pas assez acclimaté aux Andes. Pourtant, mon ancien prof en venait… Malgré tout, nous partons en vadrouille : Juanito ne veut ni visiter la tour Eiffel, ni Notre-Dame, ni Le Louvre, mais faire du… shopping ! Et nous voici sur le Boul’Mich, et lui de foncer dans l’échoppe d’un disquaire, pour y dénicher LA perle : radieux, il exhibe sous mes yeux ébahis le double album des Guns N Roses : « ¡ Tieneslos ! Dos por uno. » Dire qu’il avait fait tout le chemin depuis l’Altiplano dans l’unique espoir de rapporter dans les Andes les volumes I et II réunis de Use Your Illusion ! Les bras m’en tombèrent… Et quel était le premier titre du double album de hard rock ? Right Next Door to Hell ! Extrait :

 

« I’ll take a nicotine, caffine, sugar fix

Jesus don’t ya git tired of turnin’ tricks

But when your innocence dies

You’ll find the blues

Seems all our heroes were born to lose

Just walkin’ through time

You believe this heat

Another empty house another dead end street

Gonna rest my bones an sit for a spell

This side of heaven this close to Hell »

 

Peut-être que Juanito était fan depuis leur premier album, Appetite for Destruction (1987), dont le titre phare est Welcome to the Jungle, qu’Axl Rose, le chanteur, annonce à chaque concert de la sorte : « You know where the f**k you are ? You’re in the jungle baby ! You’re gonna die ! » Puis viennent les paroles : « I wanna watch you bleed ! » Un petit air de Sendero, en quelque sorte. Mais Juanito ne parlait pas un traître mot d’anglais.

 

Ne serais-je pas, à l’instar du personnage de Rashōmon, en train de surévaluer la menace en l’estimant d’origine surnaturelle ? Je vous en laisse juge…

 

Permettez-moi, toutefois, d’enfoncer le clou en vous présentant maintenant la pièce de théâtre du jeune Karl. Nous avons survolé le roman et deux poèmes, intéressons-nous au dramaturge.

 

Karl Marx, dans une lettre du 10 novembre 1837 adressée à son père, et dans laquelle il lui fait part de ses créations littéraires, outre le fumeux Scorpion und Felix, mentionne également la rédaction d’un drame fantastique : Oulanem. De la pièce en question ne nous est parvenu qu’un seul acte, soit que Marx n’en ait conservé que ce fragment, ayant détruit le reste, jugé compromettant ou tout simplement mauvais, soit qu’il ait commencé par écrire l’acte II puis laissé le tout en plan sans pouvoir jamais en raccorder le second morceau au reste ; à moins, encore, que la pièce ne soit en fait complète, ce qui ne s’avérerait pas si étonnant que cela sachant le décousu volontaire de la mise en chapitres de son roman. Mais le plus vraisemblable, c’est que Marx ait conservé le seul acte décisif, tel un talisman maudit, comme preuve irréfutable de son pacte avec les puissances infernales. Jugeons plutôt de cela par la lettre même du texte incriminé :

 

« Mais j’ai le pouvoir, avec mes bras,

De vous écraser et de vous broyer

Avec la force d’un ouragan,

Tandis que pour nous deux l’abîme s’ouvre béant dans les ténèbres.

Vous allez y sombrer jusqu’au fond,

Je vous y suivrai en riant,

Vous susurrant à l’oreille :

« Descendez, venez avec moi, mon ami ! »

(Karl Marx, Oulanem, cité par  Robert Payne, in The Unknown Karl Marx, New York University Press, 1971).

 

Voilà où mène le Sendero luminoso. Le Sentier est dit lumineux, mais d’une lumière curieuse, trompeuse, gnostique, celle de Lucifer, dont le nom signifie « Porteur de lumière », et qui, pour guide paradoxal, saura conduire à leur destination finale ceux qui arpentent ses sentes jusqu’en Enfer.

 

Mais la transposition du drame d’Oulanem au Sentier lumineux voulu par Abimaël peut n’être qu’une projection théologique ahurissante. En effet, il faut pour admettre le lien admettre l’existence du Démon. Permettez-moi – que de permissions ne m’avez vous pas accordées jusqu’alors –, Cher Georges Picard, de vous citer, pour le coup, notre ami commun, Benjamin Fondane. Sa démonstration vaut pour être irréfutable, puisqu’elle dénonce tous nos paradigmes, et que, s’il fallait rejeter un seul langage, autant les rejeter tous :

 

« L’existence de Tōkyō se prouve empiriquement, celle de l’identité –métaphysiquement – celle du point – mathématiquement –, mais aussi celle du Diable – théologiquement. Il est impossible de prouver le Diable empiriquement, cela est vrai ; mais aussi impossible que de prouver l’existence de Paris mathématiquement ou théologiquement. Chaque méthode pose un langage et par là un mystère ; toute chose débute par un mythe. Le péché originel n’est donc pas davantage un mythe que la matière, l’énergie ou l’atome » (B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, 1942).

 

Mais il y a plus encore : un autre indice, qui trahit, tout de même, chez le jeune Karl une pratique particulière, dont les us et coutumes, tout du moins, ne lui sont pas inconnus, ce qui me suffit pour suspecter qu’il est concerné personnellement. Dans son cas, je n’hésite pas à prononcer avec René Guénon le terme de « Contre-initiation ». L’inversion des saints noms est la marque, la griffe allais-je écrire, du satanisme ; or (changé en plomb), Oulanem n’est pas autre chose que le renversement du nom d’Emmanuel, le Christ en personne, « Dieu parmi nous », ce que signifie le nom en hébreu (dans son bon sens).

 

Cette pratique du jeune Karl aura également contaminé la dialectique du Marx philosophe politique : « J’ai parlé plus haut de l’inversion des noms comme procédé de la magie noire. Or les inversions sont tellement ancrées dans la pensée de Marx qu’il en fait usage partout. Au livre de Proudhon Philosophie de la misère il répond par un autre qu’il intitule La misère de la philosophie. « Il nous faut employer, dit-il, au lieu de l’arme de la critique, la critique des armes », etc. » (R. Wurmbrand, opus cité). Cet état d’esprit d’inversion des valeurs est implicite dans la démarche philosophique de Marx et imprègne jusqu’à la tournure de sa pensée, modèle ainsi ses expressions et trahit l’archétype fatal de sa source. Le résultat est que LA chose va contaminer aussi (plus ou moins consciemment selon les cas, qu’il resterait à éclairer) la pratique politique tirée de ses écrits : « Les régimes communistes ont pratiqué le « mensonge déconcertant » [formule empruntée au titre du livre de l’agent du Komintern A. Ciliga : Au pays du mensonge déconcertant, 1938] qui renverse les critères du réel et de la raison, affirme que le « noir est blanc », que l’agresseur est l’agressé, que la dictature est démocratique, produisant des effets de déstabilisation et de sidération du sens commun qui a du mal à admettre qu’il soit possible de dénier la réalité à ce point » (Jean-Pierre Le Goff, sociologue, lui-même ancien maoïste, in Le Figaro du 16/04/2015).

 

Ce que je cherche à signaler ici, c’est que la pensée, sa pratique sont infestées. « Le communisme est une corruption intégrale de l’être », disait Jacques Ellul, qui fut un des plus solides historiens de la pensée marxiste, et le tout premier à en avoir assuré un exposé systématique de la philosophie à l’université, à telle enseigne que de jeunes militants marxistes venaient s’en instruire en suivant ses cours. « Le communisme est une corruption intégrale de l’être ». Jacques Ellul parvenait à ce constat sans avoir eu connaissance des poèmes sataniques de Marx, il le déduisait des arcanes de sa pensée, qui sent « généreusement » le souffre du gouffre dont elle fut tirée.

 

Mais arrêtons-nous là : cela devient fastidieux et pénible.

 

Je souhaiterais juste, pour conclure, revenir à notre point de départ, à savoir votre livre sur Thoreau et le rapport que nous devrions entretenir avec la nature. Il y a dans votre roman une scène magnifique, hiérophanique, où, après un déluge, votre héros tombe à genoux devant un ciel devenu soudain d’un vert surnaturel. Comme nous aimerions respirer cet air purifié, vraiment. Mais nous avons été arrachés à la terre, citadins que nous sommes, et de plus en plus nombreux à le devenir. Il est très étrange que l’exode rural ait été accéléré systématiquement par les mouvements marxistes, comme s’il y avait là une volonté délibérée d’engloutir le monde paysan :

 

« Et voilà le Sentier lumineux détruisant ponts, centrales électriques, toute forme technique d’agriculture, tout symptôme de modernisation : et les tracteurs de sauter, et les barrages de céder ; voilà les animaux sacrifiés, les fermes expérimentales incendiées, les coopérants étrangers tués. Les victimes furent à 99 % d’humbles paysans, sacrifiés par familles entières au cours de cérémonies à caractère pédagogique : ainsi, les tribunaux populaires décrétaient dans les villages des exécutions publiques, non à l’arme à feu, mais à la pierre ou à la hache. On tua même des dizaines ou des centaines de vigognes d’une réserve dans la région andine de Pampa Galeras. Il s’agissait, pour la folie du Sentier lumineux, de détruire pratiquement toute agriculture » (Mario Vargas Llosa, article Apu, in Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine, 2005).

 

Constatons, avec indignation et colères, que les principales victimes du communisme historique auront majoritairement été les paysans, qu’ils soient péruviens, cambodgiens, chinois ou ukrainiens : à coup de « Grand Bond en avant » ou de « collectivisation des moyens de production agricole », ils font figure, à chaque expérience « concrète » de la praxis, de cible réelle des rêves des dirigeants marxistes. À tel point que lorsqu’« on demanda un jour à l’historien britannique Eric Hobsbawn quel était, selon lui, l’événement majeur du XXe siècle, il répondit sobrement : « La disparition de la paysannerie » Le Grand Bond en avant et sa famine terrifiante furent un épisode majeur de cette guerre impitoyable livrée à la civilisation paysanne au cours du siècle précédent » (Luc Richard, Les fantômes de la famine, in La Nef, n° 243, décembre 2012). Et ne croyons pas que la chose ait cessé : « Notre travail est de rendre les gens heureux. C’est pourquoi nous faisons l’impossible pour qu’ils oublient leur identité de paysans », déclare An Tao, secrétaire général du PCC de Xinbei et Danbei, à Patrick Saint-Paul, envoyé spécial à Ordos, ce laboratoire délirant de l’urbanisation chinoise (in Le Figaro du 03/06/2016).

 

Et dire que dans le Petit Livre rouge il était écrit cette phrase apparemment stupide : « Les campagnes doivent encercler les villes ». Un demi-siècle plus tard, en Chine, les villes ont dévoré les champs !

 

Cher Georges Picard, le constat est non seulement amer, mais effroyable. Vous conviendrez que je n’ai pu vous répondre brièvement, vu l’ampleur des dégâts, et l’origine trouble du mal en cause.

 

Étant en l’état impuissant à redresser tous ces torts, j’en appelle, au final, puisque je suis croyant, à la Justice divine, comme le fit un jour le Pape Jean-Paul II :

 

« Arturo Mari [alors photographe officiel du Pape] se souvient d’Ayacucho au Pérou, quand Jean-Paul II traverse une forêt peuplée de guérilleros du Sentier lumineux. Le pape fait arrêter la voiture, se saisit d’un mégaphone et crie à qui veut l’entendre : « Messieurs, je suis là. Je viens en homme de paix. Je parle au nom d’innocents, pères, mères, enfants que vous avez tués. Vous êtes des assassins. Rappelez-vous qu’un jour vous aurez des comptes à rendre à Dieu » (in Le Monde du 30/05/2008).

 

Que notre conscience, éclairée par la vraie lumière, celle du Christ, nous accorde les clefs du repentir.

 

Avec mon amitié renouvelée dans l’orbe de Benjamin Fondane.

 

Damien Saurel

 

 

© Hypallage Editions – 2016

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Réponse de Georges Picard

 

 

Cher Damien Saurel

 

Je suis impressionné par votre lettre ouverte. Pour être franc, je ne connaissais pas grand-chose du Sentier Lumineux, encore moins du « pishtaco » mangeur de graisse. De même, vous m’avez appris que Marx avant Marx avait été romancier, et même facétieux et extravagant ! Sans compter ses poèmes barbares et métaphysiques ! Je n’ai jamais lu de biographie du Saint Homme, justement parce que le culte dont il faisait l’objet me révulsait. Mais c’est un tort dans la mesure où toute idée s’enracine dans la vie de celui qui l’invente ou la profère. Pendant les deux années de mon marxisme et de mon maoïsme (autour de 1970), je considérais la notion d’individualité comme une projection de l’idéalisme petit-bourgeois. Je refoulais en moi tout ce qui tirait dans le sens de la subjectivité, et cela au nom d’un Absolu historique dont parle bien Benny Levy que vous citez. Oui, il fallait s’attaquer au concept du « moi » – et d’autant plus que je le sentais remuant, si je peux dire, en quête d’une recherche nébuleuse d’identité. La loi du collectif s’imposait comme une solution objective basée sur une vision « scientifique » de l’Histoire et des rapports de classes. Venant d’un milieu très populaire (ma mère femme de ménage, mon père ouvrier, moi placé dans une maison d’enfants accueillant ce qu’on n’appelait pas encore des « cas sociaux »), il me semblait naturel de casser la société capitaliste pour la remplacer par une société sans classes. Je n’étais pas naïf au point d’adhérer sans réserve à ce messianisme athée, comme vous dites, mais pourtant assez pour croire à un progrès de l’Histoire. Et puis, il y avait cette belle camaraderie de combat dont on ne dira jamais assez à quelles extrémités elle peut pousser les hommes, par mimétisme (voir René Girard) et par esprit de sacrifice (qui est, paradoxalement, un aspect de la volonté de puissance comme le montre encore aujourd’hui la folie autodestructrice des kamikazes islamistes). J’ajoute que le dogmatisme est une drogue intellectuelle efficace pour les esprits ordinairement hésitants auxquels il fournit une assise rassurante et commode. Bien entendu, mon moi profond a fini par prendre sa revanche sur ce dogmatisme d’emprunt. C’est l’histoire de pas mal d’anciens militants.

 

Faut-il, du coup, envoyer balader la société, vivre en ermite comme Thoreau ? Accepter le triomphe du capitalisme marchand ? La réponse ne peut être que personnelle. Si je crois en quelque chose, c’est en la valeur de l’individualité, car c’est en chacun de nous, au niveau le plus intime, que la « révolution » peut se faire et s’étendre à l’entourage proche par petites touches de compassion, d’entraide, de camaraderie, d’amitié, d’amour… Chacun peut refuser de jouer le jeu de la société d’aliénation consumériste ; chacun peut approfondir en soi ce qui lui est le plus profitable sans nuire à autrui. C’est un peu ce que les stoïciens nommaient « le souci de soi » et dont Michel Foucault a si bien parlé dans ses cours au Collège de France (L’Herméneutique du sujet). Je vois en quoi cette voie est décevante pour qui continue à cultiver ambition et illusions. Grand bien lui fasse : d’ailleurs, chaque génération doit affronter ce problème à sa manière.

 

Cher Damien Saurel, je vous remercie vraiment pour le texte passionnant que vous m’avez envoyé et qui restera pour moi une référence à relire.

 

Je ne vous ai pas parlé de Benjamin Fondane, sujet trop riche et un peu décalé par rapport à notre sujet.

 

Très amicalement,

 

Georges Picard

 

(Paris, le 22/07/2016)

 

 

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